Nouveau rapport du Club de Rome : changement de cap en vue !
Le Club de Rome, un repère de dangereux écolo-gauchistes ? Pas vraiment, et pourtant si l’on applique les cinq changements de cap radicaux préconisés dans ce nouveau rapport, la vie sur Terre pourrait être profondément modifiée, pour ses populations, pour le vivant en général et pour la gestion globale des ressources.
Le Club de Rome, créé à la fin des années 60 par un industriel italien membre du conseil d’administration de Fiat, est devenu au fil des ans « un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de cinquante-deux pays, préoccupés des problèmes complexes auxquels doivent faire face toutes les sociétés, tant industrialisées qu’en développement. » (Wikipedia). Donc tout sauf un rassemblement de militants voulant explicitement sortir du capitalisme.
C’est le Club de Rome qui au début des années 70 a commandité à une équipe de chercheurs du MIT un premier rapport, « Les limites à la croissance » connu également comme le « Rapport Meadows » du nom de son coordinateur, Denis Meadows, et de sa femme, Donella Meadows, qui fut en fait une des principales contributrices. Ce rapport qui fut un succès de librairie – 12 millions d’exemplaires en plus de 30 langues – pointait déjà l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini. Et ce en pleine expansion de la société de consommation. Malheureusement les alertes n’ont pas été suivi d’effet. 50 ans plus tard, après de régulières mises à jour des « Limites à la croissance », le Club de Rome publie ce nouveau rapport, Earth for All, présenté par ses auteurs comme « un guide de survie pour l’humanité« . Il a été coordonné entre autres par Sandrine Dixson-Declève, co-présidente du Club de Rome, et invitée récemment dans l’émission « La Terre au carré » de France Inter le 2 octobre pour en parler.
Le constat est clair : le dérèglement climatique s’accélère ; les inégalités n’ont jamais été aussi importantes (entre pays et au sein des pays entre les plus riches et les plus pauvres) ; la moitié du monde vit encore dans la pauvreté (moins de 4 dollars par jour) ; les tensions sociales sont de plus en plus exacerbées ; le système alimentaire mondial, qui a pourtant permis dans la seconde moitié du XXème siècle de sauver de la famine des centaines de millions de personnes, affecte plus de limites planétaires que tout autre chose ; enfin les émissions mondiales de GES dues aux énergies fossiles ont continué de croître encore en 2022, atteignant un nouveau record.
Cinq changements de cap extraordinaires
La proposition est radicale : mettre en œuvre immédiatement cinq chantiers colossaux pour endiguer les risques systémiques cités précédemment, faire de la Terre un espace restant habitable à long terme, et de l’économie un outil au service du bien-être plutôt qu’une puissance dominante au service de la finance et du profit des plus riches.
- Mettre fin à la pauvreté
- S’attaquer aux inégalités flagrantes
- Renforcer l’émancipation et l’autonomisation des femmes
- Refaçonner un système alimentaire sain pour les individus et les écosystèmes
- Opérer une transition vers les énergies propres
On pourrait dire de manière ironique « mais bien sûr comment on n’y a pas pensé plutôt » tellement ces 5 points relèvent du simple bon sens mais ont aussi tout de vœux pieux. Force est de constater en tout cas que nous sommes loin du compte. Alors est-ce que la démarche est crédible ?
Une perspective historique. Sur chaque axe les auteurs replace l’état dans lequel nous sommes actuellement dans une perspective historique mettant en évidence les mécanismes économiques, financiers, politiques, industriels qui nous conduit dans cette situation. Ils ne sont pas inéluctables et sont les conséquences de choix politico-économiques d’une minorité libérale pour maximiser les profits, étendre les marchés et leur exploitation, et comme on le dit au casino être « le gagnant qui rafle toute la mise ». C’est d’ailleurs pourquoi le rapport appelle à des gouvernements forts et actifs, capables de reprendre la main sur les éléments structurants, par exemple sur les flux financiers, et susceptibles d’impulser des investissements déclenchant les changements de cap souhaités. Ce qui est malheureusement loin d’être la tendance pour l’instant. Et c’est peut être là le chaînon faible de l’approche.
Les biens communs partagés et le Fonds citoyen. Un des concepts clés est la notion de « biens communs partagés » dans une acception étendue à la nature, à la production et à la vie sociale : les terres, les mers, les gisements minéraux, etc., les infrastructures, l’Internet, une main-d’œuvre éduquée, etc, les arts et la culture, les lois, les données des réseaux sociaux, etc. Nous en sommes tous les copropriétaires, et les citoyens doivent pouvoir bénéficier de leurs biens communs. D’où l’idée d’un « Fonds citoyen » qui aurait un rôle pivot dans les flux financiers. Ceux qui retirent des revenus de ces ressources communes devraient payer des taxes alimentant ce fonds qui permettait ensuite une redistribution, forme de dividende universel de base, attaché à notre citoyenneté et non à titre de prestation sociale.
Deux indicateurs essentiels : le bien-être et la tension sociale. L’ouvrage est basé sur une modélisation des systèmes complexes lui donnant son titre « Earth4All », disponible publiquement à l’adresse earth4all.life. Il est la nième évolution du modèle World3 utilisé dans le cadre du rapport Meadows de 1972. Outre les indicateurs quantitatifs habituels tels que la population, les revenus, la mesure des inégalités, etc. le modèle fait ressortir deux indicateurs qualitatifs essentiels : le bien-être et la tension sociale. Le premier donne une indication de la qualité de vie des gens dans le temps et doit se substituer aux purs indicateurs économiques tel que le PIB pour orienter les choix politiques, économiques, industriels et sociaux. Le second évalue le degré de gouvernabilité d’une région, en ce sens que les défis systémiques auxquels nous faisons face ne pourront être relevés que si les populations ont suffisamment confiance dans leurs gouvernements. « Ni les individus ni les marchés ne sont en mesure de le faire seuls. Bouleverser notre économie exige une action collective. Ce Pas de Géant requiert des gouvernements actifs, désireux de remodeler les marchés et de promouvoir des visions à long terme pour les sociétés. […] Une des conditions fondamentale favorisant le passage à l’acte des gouvernements est la confiance«
Deux scenarii : Trop Peu Trop Tard ou Pas de Géant. En fonction des décisions prises, le livre propose 2 scenarii de l’évolution de nos sociétés, prenant en compte les très nombreux indicateurs du modèle : population, production, changement climatique, bien-être, tension sociale, inégalités, etc.
Le « Trop Peu Trop Tard » correspondant à la trajectoire actuelle, où les pays réalisent quelques progrès fragmentaires, souvent contraints et forcés, sans changement de paradigme ni de vision à long terme. Que peut-on en attendre à l’horizon 2100 ? Outre le désastre climatique, un fossé qui se creuse entre les plus riches et les plus pauvres, une guerre pour les ressources et sans doute une déstabilisation profonde des sociétés.
Le « Pas de Géant », correspondant à la mise en mouvement immédiate des 5 changements de cap extraordinaires qui sont au cœur de la réflexion de cet ouvrage. Sorte de « redémarrage radical des principes directeurs de la civilisation avant que le système ne s’effondre. » Un scenario prenant conscience que nous avons basculé dans une nouvelle ère, l’Anthropocène, et qu’il faut désormais mesurer le progrès à l’aune de la prospérité des individus et de la planète, ainsi que du bien-être environnemental et social.
Earth For All : une raison d’espérer ?
Tout d’abord, au-delà du résumé fait ici des lignes directrices de ce livre, il contient de nombreuses propositions concrètes à mettre en œuvre pour les changements de cap : augmentation de la taxation des riches (« un impôt progressif musclé »), montants alloués et méthodes de financement pour lutter contre la pauvreté, incitations économiques pour favoriser l’agriculture régénératrice, protection des industries naissantes dans les pays à faible revenu, triplement des investissements dans les énergies renouvelables, etc. Tout ceci en parallèle d’une réflexion sur notre consommation et sur la nécessaire sobriété qui doit prévaloir à tout changement.
La situation actuelle est extrêmement complexe, fruit d’un engrenage que nous n’avons pas su ou pas voulu freiner. Nous sommes allés très loin sur le chemin de la destruction des écosystèmes et la conflictualité des sociétés n’a jamais été aussi exacerbée. A tel point que individus ou gouvernants, nous sommes souvent désemparés face à la tâche à accomplir pour restaurer une Terre habitable sur le long terme et faire en sorte que les sociétés soient organisées autour de nouveaux paradigmes, bien-être, justice, équité, … Nous ne savons pas « par quel bout attraper ce bazar », « par où il faudrait commencer », « si nos actions individuelles ont un sens et un impact ». Fatalistes, beaucoup doutent de la possibilité de changer le système « puisque c’est comme ça que ça marche depuis toujours » ou « que d’autres choses ont été essayées et c’était pire ». Sans parler évidemment de ceux, occupant des positions dominantes, qui ne veulent pas le changer, puisqu’il est à leur profit et qu’ils veulent l’exploiter jusqu’à essorer la dernière goutte.
Une partie du discours de cet ouvrage peut paraître utopique, voire en décalage avec la perception que l’on peut avoir de la réalité (« Les politiciens se sont réveillés, secoués par le nouveau discours des mouvements de jeunesse, …« ), mais son grand intérêt est qu’il fourni un cadre global justement « pour attraper le bazar » et enclencher la dynamique collective. Il est lucide sur les résistances gigantesques à affronter mais pose sur la table des éléments structurants pour mettre en mouvement le changement, faisant le pari qu’une fois lancé il s’amplifiera et sera inarrêtable. De plus la perspective historique et très pédagogique sur l’évolution de nos sociétés depuis l’ère industrielle montre les points de bascule et libère l’esprit du « ça a toujours été comme ça et on ne peut rien y faire ».
Le propos s’appuie également sur des évolutions encore peu visibles ou n’étant pas encore en position décisionnaire : en effet certains pays commencent à intégrer des indicateurs de bien-être comme mesure partielle de leurs actions, de plus en plus de travaux académiques proposent des visions alternatives au système économique actuel, et bien sûr dans de nombreux pays les citoyens protestent et surtout mettent en place localement des manières différentes de fonctionner.
Appel à l’action
Le livre se termine d’ailleurs par un vibrant appel à l’action à l’adresse des gouvernants et à l’adresse des citoyens. Puisque nous ne sommes pas décideurs mais qu’il nous reste notre voix comme moyen de pression, voici les 5 exhortations à l’adresse de tout un chacun :
- Rejoignez les mouvements !
- Votez pour des responsables politiques qui valorisent l’avenir
- Où que vous soyez, commencez à échanger sur les retombées de la transformation économique sur vous, […]. Cette transformation sociétale est-elle une occasion de réaliser vos rêves, de changer de direction ?
- Dans votre village, votre ville ou votre pays, demandez la création d’une assemblée de citoyens qui se conscre au changement des systèmes économiques
- Demandez à vos responsables politiques locaux et nationaux d’agir pour que les sociétés tendent vers les objectifs Earth for All.
Il y a du pain sur la planche et quand on suit l’actualité quotidienne, on peut être vite entraîné dans une spirale désespérante. Pourtant il faut s’accrocher et cette publication, finalement radicale et extrêmement critique du système actuel, peut faire office d’ancrage pour ne pas être définitivement emporté vers le gouffre. Souhaitons qu’il connaisse un succès égal au Rapport Meadows et surtout que ces recommandations suscitent cette fois des vocations.
Le Club de Rome un repère de dangereux écolo-gauchistes ? Finalement …
