TRISTESSES de Anne-Cécile Vandalem

Surprenant, intelligent, créatif … et le message infuse !

Une pièce de théâtre d’une jeune créatrice belge parlant de la montée d’un parti national populiste dans une île perdue au nord du Danemark commençant par le suicide de la mère de la présidente de cette formation. Ah, ça ne vous fait pas envie ? C’est un tort !

La MC2 a instauré cette année un cycle Art et politique dans le quel on retrouve des pièces de théâtre qui ont pour thème la montée du nationalisme, comme Melancholia Europa en janvier qui questionnait la responsabilité des individus dans le succès de l’idéologie fasciste dans les années trente ou cette pièce qui décortique un projet de propagande de la candidate de ce parti de droite extrême. L’ambiance est assez lourde mais en phase avec la poussée des partis nationalistes en Europe et des pronostics des élections dans un certain nombre de pays, dont la France.

Pourtant Anne-Cécile Vandalem qui a écrit, mis en scène et qui joue dans la pièce arrive à captiver le spectateur et même le divertir, tout en réussissant à faire infuser son message.

Plusieurs histoires dans des registres différents

Plutôt que de prendre le spectateur de front en lui assénant un discours militant en continu, la pièce enchevêtre plusieurs récits dans des genres différents. En toile de fond, l’aspect politique qui sous-tend l’ensemble de la pièce, et qui émerge à l’occasion d’une discussion, d’un affrontement familial, ou d’un questionnement sur les raisons de la disparition progressive de la seule usine de l’île et de sa reconversion en studio de cinéma. Lire la suite

LA CONFESSION de Nicolas Boukhrief

Foi et désir

– « Pour votre pénitence, vous lirez, seule, le dernier des quatre évangiles, celui de Jean »
– « C’est tout mon père ? »
– « Vous savez bien que tout ça n’est pas entièrement de votre faute »

Aveu de Léon Morin prêtre, de son rôle dans cette joute intellectuelle et passionnelle, dont on sent dès la première rencontre qu’elle va aller au-delà de la discussion théologique !

Ce film est à l’origine un livre paru en 1952 de la romancière Beatrix Beck et qui a obtenu le Prix Goncourt. Sa première adaptation au cinéma, en 1961, sous le titre du roman « Léon Morin, prêtre » fut réalisée par Jean-Pierre Melville avec dans les deux rôles principaux Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva. Tous les deux sont à l’époque les icônes, jeunes, charismatiques et séduisantes de la Nouvelle Vague et du Nouveau Cinéma, très proche du Nouveau Roman, symbolisés l’un par Jean-Luc Godard – Belmondo vient de tourner « A bout de souffle » – et l’autre par Alain Resnais – Emmanuelle Riva vient de tourner « Hiroshima, mon amour ».  On est donc dans l’histoire du cinéma, à la limite du culte ! Lire la suite

SPLIT de M. Night Shyamalan

splitPublicité mensongère !

Remboursez ! Comme sans doute la plupart des spectateurs, j’avais pris mon billet pour voir un acteur se démultiplier dans un rôle éminemment oscarisable – pour l’an prochain vu que le film vient de sortir – et endosser 23 rôles dans un tourbillon de personnalités changeantes. Et si possible extrêmement différentes, ce qui aurait ajouté à la fois à la performance et à ses chances d’obtenir la fameuse statuette. Attente justifiée par le fait que la promotion du film dans les media met exclusivement en avant cet éclatement du personnage et le tour de force de l’acteur pour interpréter cette multitude. Le réalisateur allant jusqu’à expliquer que pour que James McAvoy ne perde pas la tête, il ne lui demandait de jouer qu’un seul rôle par jour, afin qu’il ne s’éparpille pas et reste concentré sur sa psychologie et son incarnation.

Ils ne sont donc pas 23 ni même 20. Vous vous dites 15, alors ? Non, même pas 10. Au générique il y en a 5 ou 6 et encore seulement 4 ans ont un rôle vraiment significatif. Et même s’ils ont effectivement des personnalités nettement distinctes, l’interprétation ne les transforme pas au point que l’on pourrait imaginer que ce sont des acteurs différents qui les jouent, ce qui aurait pu être le défi ultime. Le rôle principal ayant toujours le visage fermé et quasi figé, les trois autres ne semblent être finalement que des variations de mimiques superposées au masque de base. Lire la suite

NATHALIA MILSTEIN, Le Café des Arts, Grenoble

nathalia_milstein_flyerPetit miracle de la vie quotidienne !

Je ne sais par quel concours de circonstances improbable, le Café des Arts accueillait vendredi 3 mars une jeune pianiste virtuose, Nathalie Milstein, qui, à 21 ans, est couverte de prix internationaux et se produit déjà sur des scènes prestigieuses à Paris, New York et Londres ou aux côtés de l’orchestre philharmonique de Radio France.
Donc l’écouter ici, en savourant une bière, mais dans un silence total et respectueux, pour à peine plus de 10 euros, consommation comprise, fut assez surréaliste. Bien sûr le piano et le restaurant n’ont pas l’acoustique des salles de concert mais il y a une proximité rare : physique d’abord puisque personne n’est à plus de dix mètres et encore ; proximité humaine ensuite car la concertiste est arrivée en toute simplicité en slalomant entre les tables et a pris 5 à 10 minutes avant chacune des deux parties pour présenter les oeuvres qu’elle allait jouer, expliquant le contexte et donnant quelques pistes sur le sens et les images que véhiculent les différentes pièces interprétées.

L’autre différence sensible entre cet espace resserré et une salle de concert est la manière dont on reçoit la musique. Au lieu d’être enveloppé par les sonorités qui s’épanouissent dans un volume large savament étudié et rebondissent sur les murs et le plafond, on prend la musique de plein fouet, d’autant que la plupart des oeuvres jouées étaient puissantes et que Nathalia Milstein y mettait une énergie et un engagement spectaculaires. Lire la suite

ROUES LIBRES de Attila Till

De l’intérêt d’une bonne bande-annonce !roues-libres

Un film hongrois sur des handicapés en fauteuil roulant dont l’un, plus vieux, fait office de tueur à gages et les deux autres, plus jeunes, semblent gravement atteints, assez maladroits et pour tout dire assez irrécupérables !

Vous n’en avez pas entendu parlé ? Normal, ce film a l’air d’être passé sous les radars. Il fallait vraiment tomber sur la bande annonce lors d’une autre séance pour être au courant. Et savourer cette minute et demi d’un cocktail détonnant d’humour noir, de situation déjantées politiquement incorrectes, de quelques explosions d’hémoglobine et de comique absurde.

Un film hongrois … Quel est le dernier film hongrois que vous avez vu ? Ah si peut-être « Le Fils de Saul » de László Nemes, Grand Prix du Jury à Cannes et qui traitait des camps de concentration. Mais le réalisateur a vécu à Paris jusqu’à presque 30 ans, y a fait ses études de littérature et d’écriture de scenario et circule depuis entre New York, Budapest et la France.

Donc ? On a beau chercher on ne voit pas. Pourtant coïncidence, un film hongrois vient d’être récompensé de l’Ours d’Or à Berlin il y a dix jours. Y aurait-il un printemps  du cinéma venu de Budapest ? J’emploie le mot printemps à dessein car on entend plus souvent parler de la Hongrie depuis quelques années pour la dérive autoritaire et populiste, si ce n’est fascisante, de son premier ministre Viktor Orban. Lire la suite

MOONLIGHT de Barry Jenkins

moonlightPeut-on être noir, homosexuel et vivre au milieu des gangs et de la drogue ?

Moonlight apporte sa réponse : oui, mais ce n’est pas tous les jours facile et le chemin pour survivre ne même pas forcément là où l’on pensait !

Moonlight est le lent cheminement vers l’âge adulte, pris à trois périodes différentes, d’un jeune garçon qui dès son enfance – il doit avoir une dizaine d’années – se retrouve isolé, subit les moqueries du groupe et est régulièrement coursé par ses petits camarades qui l’utiliserait bien comme punching-ball.

Qu’est ce qui lui vaut un tel traitement ? Sa petite taille – tout le monde l’appelle Little – sa gueule d’ange, son peu d’appétence pour les jeux ou les sports collectifs, ses silences. Il passe quand même entre les gouttes, trouve de temps en temps un camarade charitable et échappe de justesse à la raclée promise grâce au caïd local qui se prend d’affection filiale pour ce gamin, à qui il veut éviter à la fois les mauvaises rencontres et de s’engager sur de mauvaises voies. Lire la suite

HENRI MATISSE, Le Laboratoire Intérieur, Musée des Beaux Arts de Lyon

Simple et génial comme un trait de crayonmatiise

Qu’attendre d’une exposition de dessins d’un des peintres les plus célébrés pour sa maîtrise des couleurs et la magie qu’elles insufflent à ses tableaux ?

Un émerveillement devant la simplicité et l’expressivité de ces oeuvres qui parfois sont des croquis préparatoires mais souvent sont des créations en tant que telles, Henri Matisse utilisant le crayon, l’encre de chine ou le fusain comme des outils qu’ils considérait aussi nobles que la peinture. Il a d’ailleurs dessiné tout au long de sa vie de ses débuts à l’Ecole des Beaux Arts à la veille de sa mort, où il faisait un dernier portrait de Lydia Delectorskaya, son assistante et modèle.

L’économie du trait

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Portrait de Greta Prozor, 1916 | Centre Georges Pompidou

Ce qui m’a frappé dans de nombreuses oeuvres est l’extrême économie du dessin. En quelques traits Henri Matisse croque un visage, saisit une expression, comme la moue boudeuse de Greta Prozor, actrice rencontrée par l’intermédiaire d’un marchand d’art. Ce dessin réalisé il y a exactement 100 ans traverse le siècle : on a en face de soi une adolescente d’aujourd’hui, rêveuse, se fichant totalement d’être le centre d’intérêt d’un des peintres déjà les plus reconnus de l’époque.

Cette économie trouve sans doute son apogée dans le portrait choisit pour l’affiche de l’exposition, Jacqueline, la petite-fille d’Henri Matisse. 13 coups de crayon en face desquels on reste figé devant cet accord entre sobriété et aboutissement. On ne peut évidemment rien enlever sous peine d’amputation ; mais on ne pourrait non plus rien ajouter sous peine de sabotage et de faire s’envoler la magie de cet équilibre. Lire la suite

LA LA LAND de Damien Chazelle

la-la-landAgréablement déçu !

L’unanimité dithyrambique qui entoure le film ne peut qu’éveiller un soupçon de méfiance ! D’autant que la critique s’extasie sur la grâce avec laquelle le réalisateur réhabilite la comédie musicale, et nous ramène aux plus grandes heures hollywoodiennes signées Stanley Donen. Affirmation risquée pour un fan inconditionnel comme je le suis de « Singing in the Rain » !

Pourtant La La Land vous saisit d’entrée avec ce qui constitue sans doute le morceau de bravoure du film côté comédie musicale. Et d’ailleurs les seuls qui n’y dansent pas sont Emma Stone et Ryan Gosling. A y repenser maintenant, cela situe leur apport aux scènes chantées et dansées. Ils les effectuent avec beaucoup d’élégance et de charme, mais bien évidemment à aucun moment ils ne nous éblouissent ou ne nous emportent comme Gene Kelly, Debbie Reynolds et Donald O’Connor, qui étaient des danseurs professionnels et qui n’avait pas non plus de leçon à recevoir quant à leur jeu d’acteurs. Lire la suite

RENÉ MAGRITTE, Centre Georges Pompidou, Paris

magritte-la-trahison-des-images-2016-2017_referenceEsthétiquement intellectuel

L’impression qui se dégage après cette visite somptueuse, est que l’on a fait un double voyage, aux pays des concepts et de l’esthétique. L’élégance, la subtilité, les effets contradictoires des tableaux sont mis au service de la réflexion de Magritte sur ce qu’est la représentation et sa fiabilité, et ce qu’elle provoque comme sensation et questionnement chez le spectateur.

On pourrait même organiser sa visite en deux passages : un premier en se laissant séduire par ces peintures paradoxales, mêlant hyper-réalisme et surréalisme, qui se laissent regarder pour leur simple qualité plastique ; un deuxième pour décrypter leur sens et pour plonger dans les interrogations qu’ouvre Magritte sur ce que le spectateur perçoit et sa réalité.

Ceci est bien un tableau !

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La Trahison des images, 1928 | Los Angeles County Museum of Art

On est accueilli par une version d’une de ses oeuvres les plus emblé-matiques et qui a donné son nom à l’exposition, « La Trahison des images ». Magritte y peint de manière extrêmement réaliste une pipe avec ce texte en dessous « Ceci n’est pas une pipe ». En effet aussi fidèlement soit-elle reproduite ce ne sera jamais que la représentation de l’objet et non l’objet lui-même. Réflexion portée à son paroxysme avec les tableaux de mots : puisque les images ne sont que des représentations et que c’est une construction intellectuelle qui les associent à l’objet réel, pourquoi ne pas se contenter simplement du mot qui désigne cet objet plutôt que de le peindre ?

Bien évidemment cela fait abstraction de l’effet sensible que ressent le spectateur face à une image, mais c’est une manière pour Magritte de revendiquer le côté philosophique et intellectuel de son art. Lire la suite

BERNARD BUFFET, Rétrospective, MAM, Paris

bernard-buffetItinéraire d’un peintre prodige !

Bernard Buffet fait partie de ses artistes dont le trait est reconnaissable à peine les yeux posés sur un tableau. Contours sombres, lignes tendues, regards lointains et insondables, visages exprimant la pesanteur. Il fait également partie de ces peintres qui divise le public de manière franche et irréconciliable, autant que son trait crée sur la toile le dehors et le dedans. Enfin il fait partie de ces talents qui surgissent à peine l’enfance terminée : l’année de ces 19 ans, premier tableau exposé et remarqué, puis première exposition particulière et premier achat d’une oeuvre par l’Etat pour le Musée d’Art Moderne !

Bernard Buffet a connu un succès immédiat et fulgurant. A 27 ans il arrive en tête d’une enquête du magazine Connaissance des Arts qui désigne le meilleur peintre d’après-guerre. Dès 1950 il vit avec … Pierre Bergé, qui rapidement va gérer sa carrière.

Sobriété, dépouillement, présence

La fresque qui accueille le visiteur avant même de pénétrer dans l’exposition est une scène célèbre de tauromachie qui éclate de couleurs et dont la composition est luxuriante, datée de 1966. Pourtant dès le seuil franchi on découvre son univers de jeunesse : une sobriété et un dépouillement qui au contraire ferait plutôt penser à la maturité d’un artiste qui aurait atteint une sorte d’économie de moyens pour exprimer l’essentiel en quelques traits. Un personnage, voire deux dans Deux hommes dans une chambre, de grands aplats pour le décor, quelques accessoires, des perspectives aplaties et une présence magnétique. On voudrait croiser ces regards fuyants qui quoi que l’on fasse visent un horizon au-delà de nous. On voudrait saisir cet instant qui a rendu ces personnages si pensifs, si proches et si lointains. Lire la suite