GOOD TIME de Ben et Joshua Safdie

Tendu et assez barré !

Course contre le temps, course contre l’argent, course contre l’institution. Une cavalcade tendue, parfois surréaliste de deux frères, puis d’un, pour quitter la grisaille et la misère new yorkaise et s’évader sous le soleil des Tropiques.

Il existe beaucoup de films mettant en scène l’épopée de deux frères ; parfois ils s’opposent violemment comme dans « La Nuit nous appartient », parfois ils se découvrent et font corps comme dans « RainMan », souvent ils se serrent les coudes pour triompher de l’adversité. Mais il y en toujours un qui a une position plus stable que l’autre et qui va généralement finir par tirer la fratrie vers le haut. Dans Good Time, l’un est déficient mental et l’autre, s’il présente les signes extérieurs de la normalité, semble la plupart du temps agir sous acide et arbore en permanence un regard halluciné. Une belle équipe !

Evidemment tout va aller de mal en pis dans cette chevauchée improbable dont on on sent bien dès le début qu’elle ne réservera pas au spectateur un miraculeux « happy end » après une dernière pirouette scénaristique. Mais tout le génie du metteur en scène est de quand même nous surprendre avec des rebondissements inattendus et fantasques qui brisent la linéarité de cette inexorable dégringolade. Et surtout il ne nous laisse jamais respirer. La tension est permanente soit à cause de l’action en cours soit parce que le spectateur se demande ce que ce frère qui se veut protecteur de son cadet va bien pouvoir inventer pour les enfoncer encore un peu plus à son corps défendant. Lire la suite

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PEGGY GUGGENHEIM, LA COLLECTIONEUSE de Lisa Immordino Vreeland

Un jour nous irons à Venise

Une larme qui coule sur la joue. Une oeuvre peut-elle vous émouvoir à ce point ? Où est-ce la vie de cette femme exceptionnelle qui est si troublante ?

Guggenheim, un nom qui résonne aux oreilles des amateurs d’art et dont les musées sont sublimés par des architectes de renom. Mais Peggy, qui la connaît ? Nièce de Solomon Guggenheim, celui qui fortune faite, s’est transformé en collectionneur et mécène, elle a mené sa vie en rupture avec sa richissime famille, ne s’intéressant qu’aux jeunes artistes de son époque, et contribuant à faire émerger certains des talents exceptionnels du XXème siècle.

Autodidacte, longtemps méprisée par la bonne société, décriée pour ses choix artistiques, elle a tracé sa route sans souci de sa réputation, guidée par son goût des oeuvres, son attirance pour les créateurs et sa passion amoureuse pour certain d’entre eux.

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LUMIÈRES D’ÉTÉ de Jean-Gabriel Périot

Le fantôme d’Hiroshima

Le film commence par un double coup de marteau : le récit de l’explosion de la bombe d’Hiroshima par une survivante, qui à l’époque avait 14 ans, et qui y a assisté en tant que spectatrice et victime. Les mots sont simples, horriblement concrets ; la voix nous transporte petit à petit sur cette route que parcourt la jeune fille à la recherche de sa mère et où elle laisse sur le bas-côtés ces gens qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes et dont soudain le corps se transforme sous l’impact des radiations et des brûlures. Le récit est long, par moment on se demande si l’on ne va pas décrocher, mais la force intérieure du souvenir nous ramène sans faille à cet événement dont Mme Takeda, qui n’en avait jamais parlé publiquement auparavant, n’a oublié aucun détail 70 ans plus tard. D’autant que sa sœur Michiko, jeune infirmière de 20 ans n’a pas survécu, se sacrifiant au chevet des irradiés.

Touché par cette histoire, dont il sent qu’elle remue des choses profondément enfouies, le réalisateur japonais, qui terminait avec ce témoignage éprouvant son documentaire pour la télévision française, ressent le besoin de prendre l’air et sort s’asseoir sur un banc dans le Parc de la Paix, tout proche de l’hôtel d’Hiroshima où se tenait le tournage.

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QUE DIOS NOS PERDONE de Rodrigo Sorogoyen

Mauvais Œdipe !

Un policier trop sanguin n’hésitant pas à s’en prendre à ses collègues, l’autre, bègue et asocial : un attelage improbable pour résoudre les crimes d’un violeur de mamies.

La chaleur pesante de Madrid, que l’on ressent physiquement avec le maillot de corps humide et la chemisette ouverte d’un des deux flics, l’atmosphère de méfiance entre équipes et le sentiment d’un manque de transparence sur des affaires passées, donnent un petit air de « Le Caire Confidentiel » à ce film noir espagnol, tout aussi poisseux que son prédécesseur égypto-suédois, mais qui se déroule de jour – les vieilles madrilènes ne font pas leurs courses la nuit, les scènes de crimes en sont d’autant plus crues et réalistes – et où la corruption est remplacée par la volonté du chef du commissariat de ne pas sortir des affaires sordides en ce milieu du mois d’août qui accueille Benoît XVI pour les Journées Mondiales de la Jeunesse.

Polar impressionniste

Le réalisateur nous entraîne par petites esquisses à la poursuite du criminel, coups de pinceaux qui au fur et à mesure vont composer le tableau complet. Mais comme pour toute peinture impressionniste, tant qu’il a le nez trop près de la toile – le temps de la projection du film – le spectateur n’a pas la vue d’ensemble qui seule révèle la composition finale. Indices et fausses-pistes se côtoient, les petites touches sur des instants de vie privée tendent, s’il en était besoin, encore plus l’histoire, considérations psychanalytiques et interprétations purement crapuleuses cohabitent. Lire la suite

I AM NOT MADAME BOVARY de Feng Xiaogang

Grain de sable

« I am not Madame Bovary » est un film remarquable au moins pour trois raisons : son format, qui évidemment surprend dans les premières secondes, mais crée un véritable effet de concentration du spectateur ; son histoire, qui apparaît alambiquée au début, mais qui brasse certaines des contraintes sociétales historiques de la Chine moderne ; sa critique à la fois acerbe et humoristique de l’organisation politico-administrative où chacun passe plus de temps à plaire à ses supérieurs – ou du moins leur éviter la moindre contrariété – qu’à traiter les problèmes des citoyens.

« I am not Madame Bovary » est une mèche lente, allumée par une femme le jour où elle veut faire admettre que son divorce, qui a toutes les apparences de la légalité, est en fait un faux, arrangé initialement avec son mari pour récupérer un nouveau logement. Mais sitôt les papiers signés, il part vivre avec une autre. Alors, blessée, elle veut faire annuler la fausse séparation pour pouvoir rompre définitivement mais cette fois pour de bonnes raisons ! Evidemment elle n’aura pas gain de cause au tribunal. Lire la suite

BABY DRIVER de Edgar Wright

Braquage auto-musical

La scène d’ouverture est juste époustouflante, chorégraphie d’un artiste du volant au son de sa playlist. Coups de feu et vrombissements du moteur synchronisés aux temps forts de la musique, dérapages contrôlés par un maître de ballet du bitume et une entourloupe tout autant malicieuse qu’esthétique pour semer définitivement la police.

Baby, visage d’adolescent et chauffeur de braqueurs de banque, est imperturbable, écouteurs et lunettes noires. Ses passagers, gangsters pourtant audacieux et hâbleurs, n’en mènent pas large. Lui ne rentrerait pour rien au monde, arme au poing, dans les établissements dévalisés. Chacun son job. Kevin Spacey, grand ordonnateur de ces purs moments d’adrénaline, le rappelle fermement à ceux qui s’inquiètent de son mutisme et de son apparente indifférence pendant les briefings toujours plongé dans son univers musical.

Baby Driver a tous les ingrédients des films testostéronés d’Hollywood : bolides survitaminés et hurlants, éventail complet de bad boys tatoués et dégainant au moindre regard de travers, fusillades tarentinesques et course-poursuite de voitures qui feront date.

Mais Edgar Wright, réalisateur anglais, les cuisine à sa sauce : les explosions, les crissements, et même la distribution des liasses de billets forment une bande son parallèle, entrecoupées de chansons un peu fleur bleue qui émaillent la romance de Baby avec une jeune serveuse. D’ailleurs certains critiques ont qualifié le film de La La Land du cinéma d’action, Ansel Elgort esquissant dans tous ses déplacements des pas de danse au rythme des morceaux qui défilent dans ses iPod. La comparaison avec Ryan Gosling ne s’arrête évidemment pas là puisque ce dernier incarnait dans Drive un conducteur tout aussi surdoué et mutique !

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UNE FEMME FANTASTIQUE de Sebastián Lelio

Combat pour la dignité et l’équité 

Orlando, un quinquagénaire grisonnant assis au bord de son lit et qui suffoque. Sa petite amie, à qui il vient d’offrir un voyage en amoureux aux Chutes d’Iguazú, l’emmène en urgence à l’hôpital. Le cœur lâche. Marina, seule, face à la mort de son amant, de son compagnon. Elle s’en va, avertissant le frère du défunt, seul contact avec sa famille.

Rattrapée dans les rues proches de l’hôpital par la police : pourquoi a-telle fui ? Premier regard soupçonneux. La différence d’âge ? Non, Marina sous son apparence très féminine est née homme. Le policier hésite sur le pronom quand il s’adresse au frère : il … elle. Non elle n’a pas fui. Mais qui est-elle officiellement pour le défunt ? Rien. Alors elle retournait dans leur appartement. Non il n’y a pas eu violence ; les contusions du mort sont dues à sa chute dans l’escalier pendant les quelques secondes où elle l’a lâché pour chercher des clés dans l’appartement. Non il n’y a pas eu non plus de jeu sexuel pervers. Toutes les questions sont immédiatement orientées jusqu’à demander si elle était payée.

Charme et sobriété

Pourtant Marina a l’apparence d’une jeune femme normale, loin d’une vision caricaturale des travestis ou des transexuels. Serveuse appréciée de sa patronne dans un restaurant branché, chanteuse certains soirs dans un cabaret, élève appliquée d’un vieux professeur de lyrique, elle s’habille et se maquille sobrement, laissant affleurer un charme discret, qui a sans doute séduit Orlando. Lire la suite

LE CAIRE CONFIDENTIEL de Tarik Saleh

A corrompu, corrompu et demi … au moins !

Le Caire Confidentiel est un escalier dont le spectateur monte progressivement les marches, dans une atmosphère étouffante, pour découvrir à chaque degré un niveau de corruption supérieure. Il les monte au début en compagnie de Noureddine, inspecteur de police ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre et qui combine naturellement son travail de policier et la perception de bakchichs auprès des petits commerçants ou de personnalités qui ne souhaitent pas être mouillées dans une enquête.

La routine ! Jusqu’au jour où il y a crime et qu’un influent entrepreneur semble impliqué dans l’assassinat d’une chanteuse jeune et célèbre.

Malgré que son supérieur – qui est par ailleurs son oncle, veille précautionneusement à la carrière de son neveu, et organise ses petits trafics- lui ordonne de laisser tomber toute investigation car l’affaire a été classée par de plus hautes autorités, il va évidemment persister et pénétrer petit à petit dans des zones grises où il est ballotté comme un fétu de paille au gré des forces policières, politiques, et du business, qui s’influencent, se combattent ou coopèrent en fonction des intérêts changeant des uns et des autres et de l’évolution de la situation géopolitique : l’action se situe en plein Printemps arabe à quelques jours des premières manifestations sur la Place Tahrir au Caire. Lire la suite

LA CONFESSION de Nicolas Boukhrief

Foi et désir

– « Pour votre pénitence, vous lirez, seule, le dernier des quatre évangiles, celui de Jean »
– « C’est tout mon père ? »
– « Vous savez bien que tout ça n’est pas entièrement de votre faute »

Aveu de Léon Morin prêtre, de son rôle dans cette joute intellectuelle et passionnelle, dont on sent dès la première rencontre qu’elle va aller au-delà de la discussion théologique !

Ce film est à l’origine un livre paru en 1952 de la romancière Beatrix Beck et qui a obtenu le Prix Goncourt. Sa première adaptation au cinéma, en 1961, sous le titre du roman « Léon Morin, prêtre » fut réalisée par Jean-Pierre Melville avec dans les deux rôles principaux Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva. Tous les deux sont à l’époque les icônes, jeunes, charismatiques et séduisantes de la Nouvelle Vague et du Nouveau Cinéma, très proche du Nouveau Roman, symbolisés l’un par Jean-Luc Godard – Belmondo vient de tourner « A bout de souffle » – et l’autre par Alain Resnais – Emmanuelle Riva vient de tourner « Hiroshima, mon amour ».  On est donc dans l’histoire du cinéma, à la limite du culte ! Lire la suite

SPLIT de M. Night Shyamalan

splitPublicité mensongère !

Remboursez ! Comme sans doute la plupart des spectateurs, j’avais pris mon billet pour voir un acteur se démultiplier dans un rôle éminemment oscarisable – pour l’an prochain vu que le film vient de sortir – et endosser 23 rôles dans un tourbillon de personnalités changeantes. Et si possible extrêmement différentes, ce qui aurait ajouté à la fois à la performance et à ses chances d’obtenir la fameuse statuette. Attente justifiée par le fait que la promotion du film dans les media met exclusivement en avant cet éclatement du personnage et le tour de force de l’acteur pour interpréter cette multitude. Le réalisateur allant jusqu’à expliquer que pour que James McAvoy ne perde pas la tête, il ne lui demandait de jouer qu’un seul rôle par jour, afin qu’il ne s’éparpille pas et reste concentré sur sa psychologie et son incarnation.

Ils ne sont donc pas 23 ni même 20. Vous vous dites 15, alors ? Non, même pas 10. Au générique il y en a 5 ou 6 et encore seulement 4 ans ont un rôle vraiment significatif. Et même s’ils ont effectivement des personnalités nettement distinctes, l’interprétation ne les transforme pas au point que l’on pourrait imaginer que ce sont des acteurs différents qui les jouent, ce qui aurait pu être le défi ultime. Le rôle principal ayant toujours le visage fermé et quasi figé, les trois autres ne semblent être finalement que des variations de mimiques superposées au masque de base. Lire la suite