EST-CE BIEN RAISONNABLE ?

Le dérèglement du climat ne cesse de s’amplifier, ce qui n’est pas spécialement étonnant puisque les rejets de CO2 dans le monde ont continué d’augmenter ces dernières années, n’en déplaise à ceux qui se réjouissent que les émissions en France ont diminué régulièrement. Certains relèvent, à juste titre, que nous ne sommes pas seuls, voire que nous ne représentons qu’une goutte d’eau dans l’océan des rejets de CO2, mais le problème n’est pas là : non seulement nos émissions locales ne diminuent pas à un taux suffisant pour atteindre les objectifs fixés pour 2030 et 2050, mais elles semblent même avoir très légèrement augmentées lors du second semestre 2024, ce qui montre que la baisse n’est pas le fruit d’une réorganisation profonde et nécessaire des moyens de production et des modes de consommation, mais le résultat d’efforts ponctuels et dispersés dans un écosystème soumis à toutes sortes d’aléas et dont les fondamentaux n’ont pas bougé d’un pouce.

Plus grave, la Terre dont les sols et les océans absorbaient jusqu’à une époque récente environ la moitié du CO2 émis par les activités humaines, semble être fatiguée de nous aider à contenir nos comportements inconséquents. En 2023, la quantité absorbée par les continents a dramatiquement chuté et il semblerait que la tendance dans les premiers mois de 2024 ne soit pas rassurante. L’océan quant à lui continue de faire le job mais au prix, entre autres, d’une acidification croissante des eaux, car les rejets augmentant en valeur absolue, l’océan en ingurgite plus d’année en année. A quand l’indigestion ?

Tout ceci est fortement désagréable et décourageant, mais un dernier fait est encore plus alarmant, s’il en était besoin. Les scientifiques deviennent perplexes face à certains phénomènes, voire ne se les expliquent plus : le niveau d’augmentation de la température moyenne ces deux dernières années, la chute d’absorption décrite ci-dessus, l’accélération de la fonte des glaces, la libération du méthane emprisonné dans le pergélisol conséquence elle-même du réchauffement – une des nombreuses boucles de rétro-action qui aggrave une situation déjà dramatique. Les évolutions de nombreux critères ne correspondent plus aux modèles et aux prévisions et la situation est plus proche de l’emballement que du contrôle.

Qui peut croire alors que, dans ces conditions, un quelconque changement pourra advenir au sein du système tel qu’il existe ou que le système pourra se transformer de l’intérieur  pour que ce changement se produise ? Pour paraphraser une apostrophe célèbre : « Notre maison brûle et nous ne regardons pas ailleurs ! »

Les causes sont connues : au cours des deux derniers siècles et encore plus fortement au cours des dernières décennies, notre société a été phagocytée par la nécessité de la croissance, la béquille d’un système qui ne tient debout que par la fuite en avant. Non pas bien sûr la croissance du bien-être des populations, de la qualité de l’éducation ou de l’épanouissement des individus, qui serait contre ? Mais celle d’un indicateur industrielo-économico-financier, qui condamne à accumuler du capital, à produire toujours plus à moindre coût, à innover pour nourrir le système, à convaincre de consommer sans forcément en avoir le besoin et à recommencer ; accumuler, produire, innover, consommer ; accumuler, produire, innover, consommer ; accumuler, produire, innover, consommer … Le système productif étant basé sur les énergies fossiles et ne prenant pas la trajectoire de significativement s’en passer, les émissions de gaz à effet de serre continuent de croître et il n’y a aucune raison que cela s’infléchisse : ceux qui détiennent le capital et les leviers de décision sont soit les extracteurs d’énergies fossiles eux-mêmes, soit ceux qui amassent les bénéfices financiers de cette croissance, incluant les premiers cités. Pourquoi scieraient ils la branche sur laquelle ils se pavanent ? Les autorités politiques ont depuis longtemps renoncé – y ont-elles d’ailleurs jamais songé – à inverser la hiérarchie  qui s’est imposée : l’économie d’abord élevée au rang de mythe intouchable, le progrès social – et encore si ça ne ralentit pas l’économie, les ressources de la planète – si tant est que les tenants du système actuel s’en soucient ou se posent même la question de leur finitude. Cerise sur le gâteau, certains des acteurs les plus avides et les plus cupides de ce système sont devenus l’autorité politique elle-même, et excusez du peu, de la nation la plus puissante de la planète.

Les transformations nécessaires à éviter le chaos – catastrophes climatiques de plus en plus fortes et fréquentes, territoires devenant de moins en moins vivables, conflits issus de déplacements massifs de populations, compétitions impitoyables pour l’accaparement de ressources en diminution – ne pourront donc se faire dans le cadre du système actuel. Ceux qui le pensent ou qui y croient encore sont au mieux des personnes bien intentionnées qui n’ont pas encore perçu l’ampleur du problème, au pire des personnes qui se dissimulent sous un déguisement de citoyens conscients et responsables, en espérant que rien ne change, ou à la marge, et qu’ils ne soient pas accusés d’être des freins à la transition – il fallait bien que j’utilise au moins une fois ce mot passe-partout et qui n’est pas à la hauteur des enjeux. Entre ces deux pôles toutes les nuances possibles selon le degré de conscience, la position sociale et la peur du bouleversement. Sans parler bien sûr de la masse des gens qui ne s’en préoccupent pas, qui ne voient pas l’intérêt que cela change ou qui ne le veulent surtout pas.

Avez-vous remarqué que dans les media, lorsque que le dérèglement climatique n’y est pas minimisé voire dénié, les échanges tournent toujours autour des efforts individuels et collectifs à faire sur les comportements et les processus tels qu’ils existent sans jamais élever le débat à ce qui les conditionne, et à ce qui fait actuellement de l’humanité son propre fossoyeur. Quelques rares chercheurs, parfois invités sur des chaînes et des radios publiques, pointent la responsabilité du capitalisme effréné dans la dégradation de l’habitabilité de la planète, mais une fois l’émission terminée on reprend le train-train habituel. On n’ose même pas déclarer en conclusion que c’est le système qu’il faudrait changer, sous peine de passer pour de dangereux écolo-gauchistes voulant revenir, au choix, à la lampe à huile ou au régime soviétique ou cubain.

Je ne parle même pas de la classe politique, la grande majorité des partis n’ayant pas pour feuille de route des changements suffisamment profonds de la société, au mieux des adaptations. Les seuls qui porteraient un tel programme sont soit trop petits pour accéder au pouvoir et engager les changements structurels nécessaires, soit passe souvent trop de temps à de vaines polémiques internes, soit se disqualifie par certaines outrances qui les détournent des sujets de fond. Parfois, les trois à la fois.

D’ailleurs parler autour de soi d’une telle révolution vous fait passer pour un doux rêveur ou pour un activiste sanguinaire. On se heurte de manière générale à l’incapacité de s’extraire d’un système que l’on a toujours connu et dont on nous a persuadé qu’il était le seul possible. Il est vrai que les puissances en œuvre pour le faire perdurer sont gigantesques et n’entendent pas lâcher leur emprise. Et quand bien même la situation s’aggrave de toute part, il ne semble pas qu’il y ait une prise de conscience des raisons profondes de cette course vers l’abîme.

Cela témoigne aussi de la part des penseurs, des décideurs, des politiques, enfin de ceux qui sont un minimum conscients de l’état des choses et des ses causes, d’une grande paresse et d’une grande lâcheté intellectuelle. Qu’est ce que cela leur coûterait de réfléchir aux conditions d’émergence d’une société où les limites planétaires, le progrès social puis l’économie seraient pris en compte, et dans cet ordre, dans son organisation. Leur réputation ? Leur poste ? La perplexité des électeurs ? Quel est le plus grand risque : ne rien faire et laisser aller jusqu’à la dégradation catastrophique des conditions de vie  sur Terre ou tenter de penser à ce qui pourrait empêcher une trajectoire aussi funeste ? Formuler ainsi qu’est-ce qui paraît finalement le plus sensé et le plus raisonnable ?

Laisser un commentaire