UN MOMENT VITAL

Recevoir le soutien de Vladimir Poutine, Viktor Orban, Elon Musk et Donald Trump, c’est un peu la corde qui soutient le pendu. Il manque Kim Jong Un, qui devait être occupé à bricoler une bombinette ou préparer un lancement de détritus. C’est beau tous ces démocrates qui se plaignent de la justice d’un autre pays. Ils pourraient difficilement se plaindre de la leur, vue qu’elle est mise au pas ou qu’ils n’en tiennent pas compte. Ils devraient nous remercier d’avoir encore une justice indépendante qui leur permet de vociférer contre les entraves inacceptables à la liberté de piquer dans la caisse pour la bonne organisation de son parti politique.

L’ancienne député européenne va-t-elle revendiquer ces soutiens prestigieux ? On imagine un bandeau sur X avec leur quatre trombines au-dessus du hashtag #Jesuisinnocente. Cela aurait une certaine allure ! Sans parler du soutien de quelques hommes politiques français, mais ils ne font pas encore le poids dans la catégorie autocrate et dictateur en devenir : peut-être que l’un d’entre eux devrait envahir les Alpes de Haute-Provence ou le Var, et qu’un autre devrait décider de réduire drastiquement voire supprimer les subventions aux activités culturelles et artistiques dans sa région … Ah mince il l’a déjà fait !

Mais pourquoi s’embêter avec le verdict de la justice puisque l’on peut aller clamer son innocence et se plaindre d’être abusivement persécutée devant huit millions de téléspectateurs, qui bien sûr ont tous eu en main les éléments juridiques et financiers de cette affaire, ainsi que le temps de les étudier, leur permettant de dénoncer en connaissance de cause l’inadmissible culpabilité de cette personnalité politique connue pour ses valeurs morales et sa probité. Que sont dix ans d’instruction, des tonnes de documents épluchés scrupuleusement, des interrogatoires tout au long de ces années, et pendant le procès, révélant l’impéritie et les pratiques frauduleuses des prévenus, face à trente minutes dans un media de masse à une heure de grande écoute sans contradiction ? Et quel condamné à quatre ans de prison, dont deux fermes, invite-t-on le soir à la télévision pour s’offusquer de la sentence rendue le matin même ? Plus de 10 000 personnes sont en détention pour des condamnations allant jusqu’à deux ans. Nombre d’entre elles, si ce n’est toutes, auraient sans aucun doute aimé expliquer au grand public qu’elles étaient victimes d’un complot. A dix minutes chacune, cela ferait pratiquement trois mois en continu. Imaginons réduire à une heure par jour la diffusion de ce feuilleton, cela occuperait parfaitement les soirées pendant cinq années d’inéligibilité !

Après tout, cela ferait faire des économies à l’état français et éliminerait les délais de procédure, dont les justiciables se plaignent. Une justice populaire rendue en direct, où défileraient sur l’écran les commentaires des réseaux sociaux comme autant d’arguments pour la cinquantaine de téléspectateurs tirée au sort qui cliquerait sur un pouce levé ou un pouce baissé pour décider du sort du prévenu. Chaque commentaire posté vaudrait 10 centimes et des entreprises fournissant les établissements pénitentiaires pourraient faire de la publicité ciblée. Ainsi serait rendue une justice parfaitement équitable et les sommes récoltées pourraient être investies dans les « lieux de privation de liberté » afin d’assurer des conditions de séjour décentes – on ne dirait plus détention. Des personnels qualifiés et correctement payés – on assisterait sans doute à un véritable siphonage de l’Éducation nationale – pourraient soit former les hôtes – on ne dirait plus détenus, non plus – à des notions comme l’honnêteté, le respect et l’écoute, soit détecter leurs compétences et les mettre a contrario au service de la société, comme le font les hackers repentis pour détecter les failles du système et contribuer à son amélioration. Non seulement ce temps derrière les barreaux serait mis à profit pour un examen de conscience approfondi, grâce à un environnement devenu propice à la réflexion, mais il serait également la garantie d’une réinsertion réussie.

En attendant cette époque merveilleuse, il faudra se contenter du travail méticuleux de magistrats œuvrant à l’abri du tourbillon médiatique et appliquant des lois auxquelles tous les membres de l’assemblée, qui les ont votées, doivent se soumettre, comme chacun d’entre nous. Ces juges ont besoin de notre soutien sans faille car il y a une disproportion éhontée entre le braillement médiatique orchestré par les proches de l’égérie de l’extrême droite et la parole expliquant la décision prise, ses tenants et ses aboutissants, exposant les faits et pourquoi ils contreviennent à la loi. Nous traversons sans doute un moment vital où la raison, la droiture, l’intégrité pourraient se lever face à la démagogie, aux promesses fallacieuses et à cette haine rentrée qui suinte sous le masque de la notabilité. Il faut le désirer, se mobiliser et le faire advenir.

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