QUE DIOS NOS PERDONE de Rodrigo Sorogoyen

Mauvais Œdipe !

Un policier trop sanguin n’hésitant pas à s’en prendre à ses collègues, l’autre, bègue et asocial : un attelage improbable pour résoudre les crimes d’un violeur de mamies.

La chaleur pesante de Madrid, que l’on ressent physiquement avec le maillot de corps humide et la chemisette ouverte d’un des deux flics, l’atmosphère de méfiance entre équipes et le sentiment d’un manque de transparence sur des affaires passées, donnent un petit air de « Le Caire Confidentiel » à ce film noir espagnol, tout aussi poisseux que son prédécesseur égypto-suédois, mais qui se déroule de jour – les vieilles madrilènes ne font pas leurs courses la nuit, les scènes de crimes en sont d’autant plus crues et réalistes – et où la corruption est remplacée par la volonté du chef du commissariat de ne pas sortir des affaires sordides en ce milieu du mois d’août qui accueille Benoît XVI pour les Journées Mondiales de la Jeunesse.

Polar impressionniste

Le réalisateur nous entraîne par petites esquisses à la poursuite du criminel, coups de pinceaux qui au fur et à mesure vont composer le tableau complet. Mais comme pour toute peinture impressionniste, tant qu’il a le nez trop près de la toile – le temps de la projection du film – le spectateur n’a pas la vue d’ensemble qui seule révèle la composition finale. Indices et fausses-pistes se côtoient, les petites touches sur des instants de vie privée tendent, s’il en était besoin, encore plus l’histoire, considérations psychanalytiques et interprétations purement crapuleuses cohabitent. Lire la suite

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LE PAQUET, de Philippe Claudel

Festival de Théâtre de La Bastille

Un texte de Philippe Claudel, joué à l’origine par Gérard Jugnot ; un comédien, Patrice Osete, imprégné de son rôle ; un cadre exceptionnel, les spectateurs assis sur les grandes marches d’un mini théâtre antique face à la plaine grenobloise, entourée de ses montagnes fétiches. Et une bonne action : soutenir le Festival de Théâtre de la Bastille.

Une soirée douce et intense. Le monologue alterne entre réflexions profondes et dégagements humoristiques et farfelus. L’acteur traîne son paquet. Que recèle-t-il ? Une proche ? Un voisin ?. « Nos bassesses, nos veuleries, nos promesses reniées, … » ? Une réflexion sur la solitude dans la société moderne.

N’hésitez pas à lire/relire la pièce, elle est dipsonible en téléchargement sur leslibraires.fr ou d’autres sites de e-commerce, et cela prend à peine 45′.

Dernière Mardi 15 Août à La Bastille à 19h. Mais la pièce peut être jouée dans votre appartement ou dans votre maison !

BOUFFER

–   Mais arrête avec ce mot !

–   Quel mot ?

–   Bouffer, tu viens de le redire « J’ai bouffé avec mon fils … ». C’est laid. Tu ne peux pas dire « J’ai déjeuné » ou même « J’ai mangé ». Mais franchement, Bouffer c’est vulgaire.
Je vous vois bien tous les deux. Penchés sur votre assiette, les bras écartés, les lèvres qui touchent votre fourchette. En la ramenant frénétiquement, pour vous remplir le gosier le plus rapidement possible. Sans vous préoccuper de ce que vous mangez.

–   Sympa ! Je vois que tu as une image flatteuse de mes repas en famille !

–   Allez ne te vexe pas. Mais je n’aime pas ce mot, dit-elle en esquissant un petit rire.
Et tu as déjà vu ces types légèrement courbés pour éviter de tâcher leur tee-shirt, qui couvre difficilement leur bedaine. En train d’avaler un sandwich emballé dans du papier. Et à chaque fois qu’ils resserrent les mâchoires dessus, il y a de la sauce qui coule ou des miettes qui s’échappent.
Avoue, ce n’est quand même pas très classe ! Lire la suite

LES RUBANS BLEUS

Sur sa peau dorée deux fines bretelles
Retiennent sa robe en suspension
Deux rubans bleus et plats noués sur elles
Maintiennent l’étoffe sous tension.

Entre pouces et index, je délace
Le premier nœud, libère le tissu.
Elle me fixe, apeurée de l’audace
Qui découvre une épaule à son insu.

Sous une caresse inhabituelle
Je sens un léger frisson duveté.
Quand s’efface la seconde bretelle,

Dans un réflexe de timidité,
De ses deux bras croisés, mains à plat, elle
Dérobe à mon regard, sa nudité.

 

 

 

 

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I AM NOT MADAME BOVARY de Feng Xiaogang

Grain de sable

« I am not Madame Bovary » est un film remarquable au moins pour trois raisons : son format, qui évidemment surprend dans les premières secondes, mais crée un véritable effet de concentration du spectateur ; son histoire, qui apparaît alambiquée au début, mais qui brasse certaines des contraintes sociétales historiques de la Chine moderne ; sa critique à la fois acerbe et humoristique de l’organisation politico-administrative où chacun passe plus de temps à plaire à ses supérieurs – ou du moins leur éviter la moindre contrariété – qu’à traiter les problèmes des citoyens.

« I am not Madame Bovary » est une mèche lente, allumée par une femme le jour où elle veut faire admettre que son divorce, qui a toutes les apparences de la légalité, est en fait un faux, arrangé initialement avec son mari pour récupérer un nouveau logement. Mais sitôt les papiers signés, il part vivre avec une autre. Alors, blessée, elle veut faire annuler la fausse séparation pour pouvoir rompre définitivement mais cette fois pour de bonnes raisons ! Evidemment elle n’aura pas gain de cause au tribunal. Lire la suite

BABY DRIVER de Edgar Wright

Braquage auto-musical

La scène d’ouverture est juste époustouflante, chorégraphie d’un artiste du volant au son de sa playlist. Coups de feu et vrombissements du moteur synchronisés aux temps forts de la musique, dérapages contrôlés par un maître de ballet du bitume et une entourloupe tout autant malicieuse qu’esthétique pour semer définitivement la police.

Baby, visage d’adolescent et chauffeur de braqueurs de banque, est imperturbable, écouteurs et lunettes noires. Ses passagers, gangsters pourtant audacieux et hâbleurs, n’en mènent pas large. Lui ne rentrerait pour rien au monde, arme au poing, dans les établissements dévalisés. Chacun son job. Kevin Spacey, grand ordonnateur de ces purs moments d’adrénaline, le rappelle fermement à ceux qui s’inquiètent de son mutisme et de son apparente indifférence pendant les briefings toujours plongé dans son univers musical.

Baby Driver a tous les ingrédients des films testostéronés d’Hollywood : bolides survitaminés et hurlants, éventail complet de bad boys tatoués et dégainant au moindre regard de travers, fusillades tarentinesques et course-poursuite de voitures qui feront date.

Mais Edgar Wright, réalisateur anglais, les cuisine à sa sauce : les explosions, les crissements, et même la distribution des liasses de billets forment une bande son parallèle, entrecoupées de chansons un peu fleur bleue qui émaillent la romance de Baby avec une jeune serveuse. D’ailleurs certains critiques ont qualifié le film de La La Land du cinéma d’action, Ansel Elgort esquissant dans tous ses déplacements des pas de danse au rythme des morceaux qui défilent dans ses iPod. La comparaison avec Ryan Gosling ne s’arrête évidemment pas là puisque ce dernier incarnait dans Drive un conducteur tout aussi surdoué et mutique !

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UNE FEMME FANTASTIQUE de Sebastián Lelio

Combat pour la dignité et l’équité 

Orlando, un quinquagénaire grisonnant assis au bord de son lit et qui suffoque. Sa petite amie, à qui il vient d’offrir un voyage en amoureux aux Chutes d’Iguazú, l’emmène en urgence à l’hôpital. Le cœur lâche. Marina, seule, face à la mort de son amant, de son compagnon. Elle s’en va, avertissant le frère du défunt, seul contact avec sa famille.

Rattrapée dans les rues proches de l’hôpital par la police : pourquoi a-telle fui ? Premier regard soupçonneux. La différence d’âge ? Non, Marina sous son apparence très féminine est née homme. Le policier hésite sur le pronom quand il s’adresse au frère : il … elle. Non elle n’a pas fui. Mais qui est-elle officiellement pour le défunt ? Rien. Alors elle retournait dans leur appartement. Non il n’y a pas eu violence ; les contusions du mort sont dues à sa chute dans l’escalier pendant les quelques secondes où elle l’a lâché pour chercher des clés dans l’appartement. Non il n’y a pas eu non plus de jeu sexuel pervers. Toutes les questions sont immédiatement orientées jusqu’à demander si elle était payée.

Charme et sobriété

Pourtant Marina a l’apparence d’une jeune femme normale, loin d’une vision caricaturale des travestis ou des transexuels. Serveuse appréciée de sa patronne dans un restaurant branché, chanteuse certains soirs dans un cabaret, élève appliquée d’un vieux professeur de lyrique, elle s’habille et se maquille sobrement, laissant affleurer un charme discret, qui a sans doute séduit Orlando. Lire la suite

LE CAIRE CONFIDENTIEL de Tarik Saleh

A corrompu, corrompu et demi … au moins !

Le Caire Confidentiel est un escalier dont le spectateur monte progressivement les marches, dans une atmosphère étouffante, pour découvrir à chaque degré un niveau de corruption supérieure. Il les monte au début en compagnie de Noureddine, inspecteur de police ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre et qui combine naturellement son travail de policier et la perception de bakchichs auprès des petits commerçants ou de personnalités qui ne souhaitent pas être mouillées dans une enquête.

La routine ! Jusqu’au jour où il y a crime et qu’un influent entrepreneur semble impliqué dans l’assassinat d’une chanteuse jeune et célèbre.

Malgré que son supérieur – qui est par ailleurs son oncle, veille précautionneusement à la carrière de son neveu, et organise ses petits trafics- lui ordonne de laisser tomber toute investigation car l’affaire a été classée par de plus hautes autorités, il va évidemment persister et pénétrer petit à petit dans des zones grises où il est ballotté comme un fétu de paille au gré des forces policières, politiques, et du business, qui s’influencent, se combattent ou coopèrent en fonction des intérêts changeant des uns et des autres et de l’évolution de la situation géopolitique : l’action se situe en plein Printemps arabe à quelques jours des premières manifestations sur la Place Tahrir au Caire. Lire la suite

JACQUES, Cabaret Frappé, Lundi 17 Juillet

Pourquoi il faut aller voir Jacques à Cabaret Frappé, Lundi 17 Juillet

Primo bien sûr pour sa coupe de cheveux : rasée au milieu et longue sur les tempes. Mais attention il porte souvent une casquette.

Deuxio : pour la qualité de sa musique, cuisine créative mélangeant électro et sons du quotidien, planante et rythmée. Parfaite pour une soirée chaude de juillet balayée par une brise qui agite le feuillage des platanes du Jardin de Ville. Une techno qui peut s’écouter sur un canapé dans sa version album ou dans une transe moite dans sa version Live. Attention c’est très vite addictif !

Tertio : parce qu’il a relevé haut la main le défi lancé par Radio France l’an passé dans le cadre des Journées du Patrimoine, de créer un morceau à partir de sons et de bruits captés dans la Maison de la Radio. « Panneaux de signalisation, poteaux, extincteurs, ascenseurs, tiroirs, câbles métalliques… tout le bâtiment est cogné pour en extraire une banque de sons inédite … ». Dans la radio est devenu non seulement à l’époque son nouveau single mais très rapidement un véritable tube.

Quatro : parce que Pierre Henry est mort le 5 Juillet dernier. Inventeur avec son comparse Pierre Schaeffer de la musique concrète, il fut le précurseur de l’électroacoustique -reconnu par les artistes majeurs de la scène Electro depuis 30 ans comme leur « Papa » –  et le premier à intégrer des bruits, des sons du quotidien, dans ses compositions, ne laissant pas aux seules notes l’exclusivité de faire de la musique. Peu connu du grand public, il se retrouva sous les feux de la rampe pour la suite de danses Messe pour le temps présent conçue pour la création chorégraphique éponyme de Maurice Béjart au Festival d’Avignon 1967. Et son tube Psyché Rock, familier à nos oreilles mais dont sans doute peu de gens connaissent l’origine et le créateur. Non ce n’est pas du Pink Floyd, c’est du Pierre Henry !

Cinquo : parce que Cabaret Frappé c’est gratuit et que mine de rien, on en a pour son argent ! Chapeau !

Cabaret Frappé, 15-20 Juillet 2017, Grenoble, Jardin de Ville

 

TRISTESSES de Anne-Cécile Vandalem

Surprenant, intelligent, créatif … et le message infuse !

Une pièce de théâtre d’une jeune créatrice belge parlant de la montée d’un parti national populiste dans une île perdue au nord du Danemark commençant par le suicide de la mère de la présidente de cette formation. Ah, ça ne vous fait pas envie ? C’est un tort !

La MC2 a instauré cette année un cycle Art et politique dans le quel on retrouve des pièces de théâtre qui ont pour thème la montée du nationalisme, comme Melancholia Europa en janvier qui questionnait la responsabilité des individus dans le succès de l’idéologie fasciste dans les années trente ou cette pièce qui décortique un projet de propagande de la candidate de ce parti de droite extrême. L’ambiance est assez lourde mais en phase avec la poussée des partis nationalistes en Europe et des pronostics des élections dans un certain nombre de pays, dont la France.

Pourtant Anne-Cécile Vandalem qui a écrit, mis en scène et qui joue dans la pièce arrive à captiver le spectateur et même le divertir, tout en réussissant à faire infuser son message.

Plusieurs histoires dans des registres différents

Plutôt que de prendre le spectateur de front en lui assénant un discours militant en continu, la pièce enchevêtre plusieurs récits dans des genres différents. En toile de fond, l’aspect politique qui sous-tend l’ensemble de la pièce, et qui émerge à l’occasion d’une discussion, d’un affrontement familial, ou d’un questionnement sur les raisons de la disparition progressive de la seule usine de l’île et de sa reconversion en studio de cinéma. Lire la suite