DIVINES de Houda Benyamina

Divines400pxMoment triplement exceptionnel jeudi soir au Club avec la projection de Divines, en avant-première et en présence, après la séance, de sa réalisatrice, Houda Benyamina.

Elle avait fait le buzz en Mai à Cannes lors de la remise de la Caméra d’Or, prix totalement inattendu pour un premier film qui n’avait été sélectionné que grâce à l’audace d’Edouard Waintrop, directeur de la Quinzaine des Réalisateurs, et  remercié sur scène par Houda Benyamina, du féministe « Edouard, t’as du clito ! », repris d’une des répliques culte du film.

Premier moment exceptionnel, le film lui même bien sûr. L’errance obstinée et tendue d’une jeune fille, Dounia, qui veut s’extraire de son quotidien, qui la promet à un sort désespérant, tant il est déterminé par les conditions dans lesquelles elle vit. Elle fait partie d’une population d’une pauvreté extrême n’ayant même plus accès à la cité locale et survivant avec sa mère dans le camp de Rom situé en contrebas. La scène où elle se rebelle contre sa professeur de BEP Hôtesse d’accueil est caractéristique du rejet d’une voie qu’elle vit comme une impasse et comme la marque de la médiocrité dans laquelle la société veut la cantonner. 

Ses rêves d’argent, de fête, de voyages la pousse vers la caïd du coin, Rebecca, qui la prend sous sa protection, après qu’elle lui ai montré son culot en lui rapportant une dose de drogue qu’elle avait dérobée à un de ses « postiers ». Très petit boulot au début – faire le plein d’essence volée de la mini décapotable et rutilante de la boss – puis les premiers deals, qui la mettent à rude épreuve, et petit à petit la chasse au gros poisson, instrument de Rebecca qui l’utilise pour assumer une vengeance.

Elle vit son ascension avec Maimouna, amie fusionnelle avec qui elle partage sa rage, ses rêves, les moments d’euphorie et les galères. Le film nous emporte dans une chevauchée haletante et incontrôlée de montagnes russes, alternant le tragique, le comique, l’exultation, la douceur, la violence, mais toujours guidée par cette volonté acharnée de réussite et de désir d’ailleurs.

Dounia, est aussi aspirée tout au long du film par sa relation avec un jeune danseur, surveillant du Monoprix où elle et son amie ont l’habitude de « faire leurs courses », et qu’elle observe du haut des cintres du théâtre où elles planquent leur butin et où lui répète pour être pris dans une troupe qui partira en tournée internationale ; sa manière de s’échapper du quotidien, de se sentir vivre et d’assouvir sa soif  de voyages et de découvertes.

Au début moqueuse, elle est rapidement attirée et émue par son corps et sa sensualité et forcément solidaire de son combat – il revendique la banlieue face à l’archétype du chorégraphe contemporain et intello. Lui est évidemment attiré par son côté rebelle et sa ténacité. Et son charme, enfoui sous les survêtements difformes et les coiffures bâclées, qui se dévoilera progressivement tout au long du film, dans des circonstances très différentes les unes des autres.

Et pour une fois, les objets sexuels et de désir sont des hommes, regard féministe et décomplexé – en fait … normal – de la cinéaste, témoin cette apparition toute abdominale du petit copain de Rebecca, la caïd, qui fait rouler des yeux Dounia et Maimouna.

Le film est évidemment ancré dans la réalité sociale et politique : la réalisatrice a non seulement subi les échecs scolaires et les voies de garage mais aussi les émeutes de 2005, vécues comme spectatrice de l’intérieur, sauvée à l’époque « d’aller brûler des poubelles », comme elle le dit, par son activité naissante d’actrice et de cinéaste. C’est cette réalité et cet enchaînement inéluctable de violences et d’incompréhension entre deux univers – pour faire vite, la banlieue et le reste de la société vue ici à travers ses institutions – qui nouent le scénario et qui confrontent le spectateur, abasourdi par l’issue du film, aux questions toujours brûlantes du déterminisme du milieu d’origine et de la possibilité de s’en extraire. L’art étant une voie possible, quoiqu’exceptionnelle et ce quelque soit l’environnement de départ, comme en témoigne le parcours de la réalisatrice et le personnage du danseur dans le film.

Deuxième moment exceptionnel, la présence d’Houda Benyamina. Bien sûr, chaleureusement applaudie à son arrivée dans la salle, saluant à la fois son film, qui avait vraiment remué les spectateurs, et la personne elle même pour ce qu’elle est, ce qu’elle a fait et ce qu’elle représente. D’abord quelques questions de mise en jambe posées par l’un des directeurs du Club sur les actrices, sur les circonstances de la naissance du film, sur sa présentation à Cannes, sur sa propre trajectoire …

Puis les premières questions de la salle qui montrent que la plupart des personnes ont vécu intensément la séance, mais qui montrent également que beaucoup l’ont quasiment regardé comme un documentaire. Le public affiche sa compassion pour les héroïnes, demande à la cinéaste si tout cela ne dresse pas un constat d’impuissance politique et quelle solution elle imagine pour en gros changer le monde. S’en suit une discussion étonnante sur la fin du film, à tel point que l’animateur du débat doit rappeler au public qu’il s’agit quand même d’une oeuvre de fiction !

C’est assez symptomatique : demande-t-on à Martin Scorcese si Le loup de Wall Street est un documentaire sur les dérives de la finance et ce qu’il propose pour que ces abus ne se reproduisent plus ? Ou comme le dit Houda Benyamina dans une interview à Libération en Mai :  » On ne voulait pas de nous. On nous a dit que c’était un énième film de banlieue, alors que le énième film bourgeois ou parisien ne pose problème à personne. » Bien sûr, le film se déroule dans la cité et soulève de nombreuses questions, et c’est sans conteste l’une de ses forces, mais c’est d’abord une démarche artistique, comme elle a dû le rappeler lorsque la discussion l’entraînait sur le terrain de l’action politique. Elle a pris comme matière de son projet un environnement qu’elle connaît, pour construire une sorte de récit initiatique contemporain qui mêle passion, situations comiques et tragédie. Martin Scorcese n’a-t-il pas fait beaucoup de ses films, dont la plupart de ceux qui ont marqué les esprits, sur New York, ville où il est né et où il a grandi ?

Est venue enfin l’inévitable question sur la nature du public, une spectatrice reconnaissant fort justement que nous étions une salle de privilégiés, perclus de bonnes intentions, plutôt représentative de la population bobo grenobloise un peu âgée. Et qu’il faudrait que le film puisse être vu dans « les quartiers ».

Grand silence de la réalisatrice. Le directeur du Club, se demandant si elle avait entendu la question, lui répète. Silence à nouveau. Réflexion ? Et la réponse est venue, finalement très simple : elle ne fait pas des films pour un public particulier. Bien sûr elle s’inspire et se nourrit de ce qu’elle a vécu, de ses frustrations, de sa rage, de son désir de changement, mais le résultat est un film qui s’adresse à tous, qui peut toucher tout le monde – comme elle le dit il y a dans tous les milieux des gens qui ont besoin de reconnaissance, qui souffrent, qui ont envie de s’échapper de leur condition initiale, quelqu’elle soit ; s’il y a un message c’est celui-là, rien n’est jamais définitivement perdu, mais il est universel. Et au-delà de ce message, celui que la réalisatrice nous adresse est que le plus grand service que l’on peut lui rendre, si on apprécie son travail, si on veut la soutenir, est justement de ne pas la ramener systématiquement à une sorte de documentariste de la banlieue qui aurait une mission à accomplir pour son milieu d’origine, mais de la considérer comme une artiste qui produit une oeuvre qui nous sensibilise et nous divertit.

La cerise sur le gâteau, troisième moment exceptionnel. Houda Benyamina, nous avait prévenu qu’elle était seule car les actrices avaient préféré rester à Marseille, apparemment dans des conditions fort agréables. Un petit quart d’heure avant la fin prévue du débat, brouhaha à l’entrée de la salle, et à la grande surprise de la réalisatrice, ses trois actrices principales se ruent vers elle, sous les applaudissements des spectateurs, ravis d’une telle aubaine. Et c’est évidemment un réel plaisir de voir en chair et en os ces jeunes filles souriantes, que l’on a vu parfois malmenées dans leurs rôles quelques instants auparavant. Elles vont rapidement s’éclipser attendue pour un autre rendez-vous, après avoir enthousiasmé la salle de quelques réponses enjouées et d’une ou deux remarques cinglantes.

Il faut bien évidemment saluer le travail de fond des responsables du Club, qui soignent la programmation, et chouchoutent leur public avec de tels événements. Prochaines avant-première le lundi 22 août pour « Rester vertical », film d’Alain Guiraudie, réalisateur en 2013 de « L’inconnu du lac », puis le 9 septembre, Captain Fantastic, film avec Vigo Mortensen, en présence de son réalisateur Matt Ross, qui a remporté le prix de la mise en scène dans la catégorie Un certain regard au Festival de Cannes.

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