TONI ERDMANN de Maren Ade

toni-erdmann-posterPlus tragique que comique ?

Ce film a reçu un accueil enthousiaste à Cannes, à cause en particulier de ses nombreuses séquences comiques, saugrenues, à la limite de l’absurde parfois, ponctuant des moments plus profonds, plus graves, brisant les tensions et les gênes. Il sort donc avec la réputation d’un film amenant plutôt la bonne humeur que les interrogations métaphysiques.

On comprend rapidement que le père sera la ponctuation farfelue qui rythmera le film, alternant déguisement, grimage et humour noir, qu’il ponctue d’un « Je plaisante » prononcé plus ou moins rapidement, et plongeant son auditoire dans une incertitude glacée plus ou moins longue.

On comprend également qu’il a toujours peu communiqué avec sa fille, évoluant dans un univers qui lui échappe, consultante dans un cabinet d’audit international, en mission en Roumanie. D’ailleurs lorsqu’il la croise chez son ex-femme, elle passe plus de temps pendue, tendue devrait-on plutôt dire, au téléphone, pour raison professionnelle, qu’avec son père qu’elle n’a pas vu depuis des mois.

Sensible et emphatique sous ses dehors de gros ours bourru, Winfried Conradi ressent immédiatement que sa fille ne s’épanouit pas personnellement dans sa vie d’executive woman et s’inquiète, excusez du peu, qu’elle ne soit pas heureuse et qu’elle ne trouve pas de sens à sa vie.

L’éléphant dans un magasin de porcelaines

Une seule solution à ses yeux : débarquer à Bucarest pour renouer le contact et tâcher de soulager sa fille de ce stress permanent qui semble l’accabler et se lit sur son visage qu’aucun sourire ne déride. Malaise, crainte du dérapage face au grand patron qu’elle conseille, dans un cocktail où Inès se sent obligé d’emmener son père, recommandations chuchotées comme à un enfant turbulent dans un lieu décoré d’objets précieux où chaque faux pas entraîne une catastrophe. « J’ai surement passé le pire week-end de ma vie » confie-t-elle à ses amies lors d’un dîner rituel entre filles.

D’autant que par ses remarques décalées, Winfried s’était attiré la curiosité amusée du grand patron pendant qu’Inès, persuadée de sa valeur de consultante indispensable, se voyait humiliée en public, lorsque ce dernier lui confiait la tâche stratégique … d’accompagner sa femme faire du shopping.

C’est alors que Toni Erdmann fait irruption, dans une scène qui a un parfum de moment culte. Se rendant compte qu’il a failli dans sa première tentative, le père décide de s’engouffrer, perruque et nom d’emprunt à l’appui, dans la vie professionnelle de sa fille, unique méthode pour la déstabiliser, essayer de retisser des liens d’affection, lui exprimer sa souffrance de la sentir si désorientée et tenter de l’aider.

Le film est bien sûr l’histoire d’une relation filiale difficile, d’autant que Winfried souhaite la cultiver alors que sa fille évite ce père qui la gêne et parfois lui fait honte. Mais c’est aussi un regard mordant sur les méthodes des grandes entreprises et de leurs affidés, les premiers à la recherche permanente du profit maximum sans préoccupation des conséquences humaines, les seconds faisant tout pour s’attirer les bonnes grâces de leurs commanditaires.

De nombreuses scènes dépeignent d’ailleurs cet univers des grands cabinets internationaux, chantres de la mondialisation et du libéralisme à tout crin, conseillant sous-traitance et externalisation. Loin d’être caricaturales – soumission louvoyante aux avis du client, soirée débridée après les tensions quotidiennes, jeu sexuel légèrement déviant entre collègues – elles sont le reflet d’une triste réalité, dont Inès inconsciemment ressent la profonde vacuité, sensation qu’elle acceptera au fur et à mesure du film de laisser remonter à la surface jusqu’à se mettre à nu lors du brunch qu’elle organise pour son anniversaire.

Dès son apparition, Toni Erdmann entraînera sa fille dans un ballet de situations tragi-comiques révélant souvent maladroitement son attachement. Inès, les premiers instants de stupeur passés, jouera le jeu pensant que son père, qu’elle juge totalement immature, ne résistera pas longtemps dans ce rôle qui le plonge dans un monde inconnu. Il déploie des trésors de créativité, parfois à la limite de la gaffe aux conséquences plus ou moins amères, pour briser sa carapace et nouer un contact affectif. Elle résiste mais parfois s’attendrit. Lui ploie mais ne rompt pas, même lorsqu’elle le supplie de cesser cette comédie, sentant qu’il doit aller au bout de sa démarche pour récupérer sa fille et qu’elle se rende compte que sa vie passe et ne l’attend pas. Ils vont ainsi se frôler et se confronter dans une tentative mutuelle d’enfin se rencontrer.

Le film est un creuset bouillant : inquiétude paternelle, tendresse, regards désemparés, critique anti-libérale, une pincée d’interrogations philosophiques ; il vous brasse et réunit de manière étonnante et dans un même élan fluide, la chronique d’une relation intime et la satire de certains travers de notre société. On rit et on pense ! Et on y repense …

Post-Scriptum

Ne rédigeant pas un article sur chaque film, certains m’inspirant moins ou dans un désir de plutôt partager des sensations positives, j’ai rajouté une page  qui indique ce que j’en ai globalement pensé.

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