KANDINSKY, LES ANNÉES PARISIENNES, Musée de Grenoble

kandinsky-afficheVoyage aux pays des formes et des couleurs

Ce nom, Kandinsky, fait partie de ceux que l’on a déjà entendu, que l’on associe à une forme d’art moderne, sans doute de la peinture, mais dont on serait bien incapable, en tout cas en ce qui me concerne, de préciser l’époque exacte, de nommer le style de ses oeuvres et de dire où il se situe dans l’histoire de son art.

Dès la première salle le visiteur est fixé : Vassily Kandinsky, né à Moscou et décédé en France, est considéré comme l’un des fondateurs, si ce n’est le fondateur de l’art abstrait et le premier à avoir peint des oeuvres non figuratives. Ce nom inconsciemment familier, est tout simplement l’un des artistes majeurs du XXème siècle, tout autant par sa production que par ses écrits car il a non seulement inventé une nouvelle peinture mais il a également théorisé sa démarche au travers de deux livres qui font maintenant référence en la matière : « Du spirituel dans l’art » et « Point et ligne sur plan ».

L’exposition nous embarque donc, à travers les dix dernières années qu’il a passées en France, dans un voyage dans l’histoire de l’art. Bien que sa renommée soit internationale, il mettra du temps à s’imposer à Paris où la scène artistique est dominée par les surréalistes, la peinture surplombée par l’oeuvre déjà gigantesque de Picasso, et où l’art abstrait est incarné par Mondrian, ses lignes droites et orthogonales et son choix de n’utiliser que le jaune, le rouge et le bleu. Il tissera plutôt des liens avec des écrivains comme André Breton, avec qui il a beaucoup échangé, et qui a écrit la préface du catalogue d’une de ses expositions. La visite guidée, samedi ou dimanche après-midi, permet de vraiment s’imprégner de cette atmosphère et d’apprécier les oeuvres dans leur contexte.

Les 40 ans de Beaubourg

L’épouse de Vassily Kandinsky ayant fait don, à son décès, de l’ensemble du fonds de l’atelier parisien de son mari ainsi que de sa bibliothèque au Musée National d’Art Moderne, il n’était pas possible d’organiser cette exposition sans le soutien de Beaubourg qui au final a fourni la grande majorité des oeuvres exposées. Opportunément et compte tenu de l’implication du Centre Pompidou, cette exposition a été placée dans le cadre de la célébration des 40 ans de Beaubourg, se trouvant même, compte tenu de sa date prévue depuis longtemps, être la première des manifestations de cet anniversaire ! De nombreux événements sont organisés tout au long de l’année 2017 sur tout le territoire, dont dès le 2 décembre, une rétrospective consacrée aux dessins de Matisse au Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Gaieté et légèreté

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Développement brun, 1933 | Centre de la Vieille Charité – Marseille

Rétrospectivement, un des traits marquants de cette exposition Kandinsky est la gaieté et la légèreté qui vont de plus en plus imprégner les oeuvres de cet homme qui arrive à Paris à 67 ans poussé à un nouvel exil par la prise de pouvoir des nazis en Allemagne, lui qui avait déjà dû fuir ce pays, où il avait étudié puis commencé à s’épanouir, dès le début de la 1ère guerre mondiale car il était russe, et qui avait dû faire le chemin inverse quelques années plus tard après que les Soviétiques aient interdit toute forme d’art abstrait. Cette gaieté et cette légèreté sont d’ailleurs symbolisées par l’affiche choisie pour l’exposition : une reproduction de Bleu de ciel, tableau peint en 1940 où des formes colorées, ludiques et enfantines flottent dans un ciel d’une teinte douce et ouatée.

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Formes noires sur blanc, 1934 | Musée Zervos

Symboliquement le premier tableau qui s’impose au visiteur est le dernier peint en Allemagne, « Développement brun » : des formes géométriques et colorées en équilibre instable encadrées par des panneaux dont les teintes figurent la montée du nazisme. Est-ce pour prendre immédiatement le contre-pied de cette période où il avait développé son art géométrique, dès son arrivée à Paris, il peint des formes libres tout en rondeurs et circonvolutions, inspirées de son intérêt pour les premières observations de l’infiniment petit au microscope électronique tout juste inventé. Ces figures « biomorphiques » peupleront désormais toutes ces oeuvres leur donnant le dynamisme du vivant.

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Mouvement I, 1935 | Galerie Tretiakov, Moscou

De l’infiniment petit à l’infiniment grand, il nous emmène dans un voyage cosmique avec Mouvement I. Ce qui frappe est la profondeur ressentie en regardant ce tableau lumineux pourtant sans perspective, composé uniquement de formes colorées superposées, certaines purement géométriques, d’autres comme des créatures célestes se promenant entre planètes et étoiles. Kandinsky considère que bien qu’abstraites et non figuratives les formes et les couleurs sont tout aussi capables de refléter les émotions et le ressenti de l’artiste à un moment donné, et être l’expression « d’une véritable démarche spirituelle qui va faire vibrer l’âme humaine ».

Vocabulaire graphique.

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Trente | Musée national d’art moderne / CCI – Centre Pompidou, Paris

Au fur et à mesure que l’on avance dans les salles, on se rend compte que Kandinsky a développé un vocabulaire qui s’enrichit sans cesse, depuis les formes géométriques d’une grande partie de sa carrière jusqu’aux formes biomorphiques des dernières années. « Trente » est un dictionnaire de ce vocabulaire graphique qu’il utilise dans ses différentes « compositions », terme dont il nommera justement une dizaine de tableaux.

Intellectuel et malicieux

C’est un des intérêts de la visite guidée que de donner chair à l’homme. On le voit s’installer dans son appartement dominant la Seine ; on partage son amitié avec le couple Zervos, le seul à son arrivée, à lui ouvrir leur galerie ; on l’imagine dans les dernières années récupérer des cartons car les pénuries de tous ordres touchent aussi les toiles. Et l’on découvre un intellectuel méticuleux, intriguant le spectateur par le choix des titres de ses oeuvres et malicieux vis à vis des groupes et des communautés artistiques qui l’ont parfois tenu à l’écart.

Apesanteur

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Sans titre, 1944 | Musée national d’art moderne / CCI – Centre Pompidou, Paris

Est-ce pour s’extraire d’un climat lourd de menaces et de conditions matérielles qui vont aller en se dégradant à cause de la guerre, la plupart des oeuvres exposées sont comme en apesanteur. Les formes peintes restent à distance des bords, et les motifs sont souvent éparpillés en toutes directions, dansant sans attache. « Bleu de ciel » est le tableau le plus caractéristique de cette volonté à la fois de résister à la peste brune qui le rattrape à Paris et de s’élever au-dessus des contingences. Plus l’Europe s’enfonce dans l’horreur, plus Kandinsky livre des oeuvres festives et sautillantes, comme « Actions variées » en 1941 où il s’inspire des jouets de Noël vus dans les vitrines des grands magasins. Ses dernières aquarelles, comme « Sans titre » en 1944, bien que la mort approche, ou justement à cause de la proximité de cette échéance fatale, seront toujours plus légères, fines et gracieuses.

L’âme russe

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Entassement réglé, 1938 | Musée national d’art moderne / CCI – Centre Pompidou, Paris

Kandinsky est né russe, et bien qu’il ait reçu les nationalités allemande et française, ses racines slaves vont remonter petit à petit à la surface et apparaître dans ses tableaux à travers les formes et les couleurs, rappelant l’imagerie orthodoxe ou la richesse des créateurs russes. Dans « Entassement réglé », où il continue d’explorer les silhouettes biomorphiques, la profusion de tâches circulaires et multicolores vient happer le spectateur et l’entraîner dans ce cocon ressemblant à un oeuf de Fabergé et scintillant d’une myriade d’étoiles.

L’art abstrait … concret

Le terme abstrait peut rebuter car il évoque un aspect conceptuel et désincarné, qui pourrait être impropre à susciter l’émotion. Mais il a été choisi à l’origine en opposition à l’art figuratif qui mettait en scène nature, paysages, objets, animaux et êtres humains, depuis les représentations les plus classiques à celles plus modernes voire expérimentales du début du 20ème siècle. Pour Kandinsky, les formes géométriques, les couleurs ne sont finalement pas abstraites au sens usuel où on le comprendrait, mais tout à fait concrètes, en ce sens qu’on les retrouve au quotidien, et qu’elles peuvent exprimer la sensualité, l’angoisse, la joie et nous transporter dans des univers inédits par leur agencement, leur juxtaposition et l’infinité des tons qui n’est plus limitée par la contrainte de la représentation du réel.

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Sans titre, 1940 | Galerie Jeanne Bucher, Paris

Il décidera d’adopter et de promouvoir la dénomination d’art concret, notion lancée par un peintre néerlandais et qui agrégera rapidement de nombreux artistes majeurs non figuratifs.

Donc loin d’être froide et hors-sol cette exposition est vivante, animée, agite l’imaginaire, chaude pour certaine de ses oeuvres et nous plonge dans des « paysages » inventés et souvent foisonnants. J’ai également eu un étonnement amusé et un coup de cœur, me demandant si Kandinsky n’était pas aussi visionnaire, face à une petite aquarelle de 1940, modestement et discrètement appelée « Sans titre », qui semblait figurer les futurs jeux de plate-forme sur ordinateur … A tous ces qualificatifs, on peut donc ajouter ludique !

Exposition Kandinsky, Les années parisiennes (1933-1944), jusqu’au 29 Janvier 2017, Musée de Grenoble

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