RENÉ MAGRITTE, Centre Georges Pompidou, Paris

magritte-la-trahison-des-images-2016-2017_referenceEsthétiquement intellectuel

L’impression qui se dégage après cette visite somptueuse, est que l’on a fait un double voyage, aux pays des concepts et de l’esthétique. L’élégance, la subtilité, les effets contradictoires des tableaux sont mis au service de la réflexion de Magritte sur ce qu’est la représentation et sa fiabilité, et ce qu’elle provoque comme sensation et questionnement chez le spectateur.

On pourrait même organiser sa visite en deux passages : un premier en se laissant séduire par ces peintures paradoxales, mêlant hyper-réalisme et surréalisme, qui se laissent regarder pour leur simple qualité plastique ; un deuxième pour décrypter leur sens et pour plonger dans les interrogations qu’ouvre Magritte sur ce que le spectateur perçoit et sa réalité.

Ceci est bien un tableau !

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La Trahison des images, 1928 | Los Angeles County Museum of Art

On est accueilli par une version d’une de ses oeuvres les plus emblé-matiques et qui a donné son nom à l’exposition, « La Trahison des images ». Magritte y peint de manière extrêmement réaliste une pipe avec ce texte en dessous « Ceci n’est pas une pipe ». En effet aussi fidèlement soit-elle reproduite ce ne sera jamais que la représentation de l’objet et non l’objet lui-même. Réflexion portée à son paroxysme avec les tableaux de mots : puisque les images ne sont que des représentations et que c’est une construction intellectuelle qui les associent à l’objet réel, pourquoi ne pas se contenter simplement du mot qui désigne cet objet plutôt que de le peindre ?

Bien évidemment cela fait abstraction de l’effet sensible que ressent le spectateur face à une image, mais c’est une manière pour Magritte de revendiquer le côté philosophique et intellectuel de son art.

Du hasard aux « problèmes »

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Variante de la tristesse, 1957 | Kerry Stockes Collection, Perth

Magritte abandonne rapidement au début de sa carrière la peinture d’objets juxtaposés sans raison apparente, pratique issue des surréalistes, pour proposer ce qu’il appelle « des problèmes », juxtaposition de situations ou d’objets ayant un rapport entre eux et lui permettant de soulever une réflexion philosophique. Comme dans cet abyssal « Variante de la tristesse », où la question de la poule et de l’œuf déploie tout son mystère. Il s’amuse à faire dialoguer les objets dans « Les vacances de Hegel », affiche de l’exposition, qui oppose deux façons de traduire le mouvement et la nature de l’eau. Il les met en perspective dans « La clairvoyance » où le peintre dessine un oiseau prenant son envol en regardant son modèle qui est un œuf. Il les rapproche de manière monstrueuse dans « Le modèle rouge », bottines se terminant en pieds humains.

Le visible et le caché

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La décalcomanie, 1966 | Dr Noemi Perelmann Mattis et Dr Daniel C. Mattis

Pendant toute sa carrière, Magritte a été taraudé par l’opposition entre le visible et le caché et la question de la réalité de ce qui n’est pas visible. « La décalcomanie »  est une illustration de son désir de nous montrer ce que par définition l’on ne devrait pas voir derrière ce personnage qui cache le paysage. Il découpe le rideau à la forme exacte de l’homme. Mais a-t-il décalé le personnage, auquel cas on ne voit plus ce devant quoi il se situe à présent ? Ou a-t-il reproduit ce que l’homme voit depuis sa place actuelle, auquel cas on ne voit plus réellement ce qu’il y a à sa droite ?

Magritte vient même nous provoquer avec « La clé des champs » où, sur le verre brisé tombé au pied de la fenêtre, on aperçoit les restes du paysage qui s’offrait à travers la vitre : comme si ce que l’on voyait n’avait de réalité qu’à travers son support et non pas en soi !

Ombres et lumière

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Le principe d’incertitude, 1944 | Collection particulère

Il questionne également ce que révèlent ou trahissent les ombres et les lumières. La lumière n’ayant d’effet visible que par ce qu’elle éclaire, sans matière à mettre en valeur, elle est en quelque sorte … invisible. Il s’en amuse dans « La Lumière des coïncidences » où une flamme de bougie illumine un tableau représentant un buste de femme dont les ombres semblent dues à cette source extérieure au tableau !

Dans « Le principe d’incertitude » il nous invite à nous méfier des ombres et de la réalité des objets dont elles sont sensées être l’émanation : « Une ombre d’oiseau peut-être obtenue en ombre chinoise par une certaine disposition des mains et des doigts. »

Le tableau réflexif

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La condition humaine, 1935 | Norfolk Museums Service

Une des mises en abyme préféré de Magritte où le chevalet et son tableau font partie du sujet traité. « La Condition humaine », reprend l’allégorie de la caverne de Platon où les hommes ne voient la réalité qu’à travers les ombres projetées sur ses parois et vivent ainsi dans une illusion. Mais ici l’illusion est portée par la peinture. Il y a quatre-vingt ans, René Magritte invitait le public à se méfier des représentations et à ne pas confondre images et réalité. Ses constructions savantes et parfaitement agencées plongent le spectateur dans des scènes plus vraies que nature, jusqu’à ce qu’il détecte la faille qu’y a glissé l’artiste pour nous faire prendre conscience de l’artifice et du risque de mystification. Cette mise en garde est d’une étonnante actualité alors que circulent à profusion images et vidéos auxquelles on peut faire dire tout et son contraire avec quelques manipulations techniques à la portée du premier internaute venu !

Le plaisir de l’œil et du jeu

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La Clef des champs, 1936 | Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid

Mais au-delà de l’intérêt de découvrir et comprendre ce que René Magritte signifie et interroge à travers ses oeuvres, l’exposition est tout simplement un festival pour le regard et chaque tableau un jeu de formes et de couleurs auquel on se prend sans retenue. On éprouve un vrai plaisir teinté d’étonnement et d’admiration devant chacune des peintures. Tout d’abord la vue d’ensemble vous saisit, synthétique, extrêmement graphique et esthétique, souvent poétique, parfois sensuelle, mais dont on sent qu’elle recèle une intrigue. Puis les ombres, les reflets, les inclusions, les trompe-l’œil, les jeux de perspectives apparaissent et le tableau commence à révéler petit à petit un sens initialement dissimulé. Et l’on se régale à revisiter la construction de chacune de ces oeuvres, cette fois en partant des détails et en observant leur agencement et leur rôle dans cette composition harmonieuse mais qui suscite en permanence la curiosité, la perplexité voir un certain trouble.

MAGRITTE, LA TRAHISON DES IMAGES, Centre Georges Pompidou, Paris, jusqu’au 23 janvier 2017

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