EN GUERRE de Stéphane Brizé

L’ultime combat !

C’est la deuxième collaboration de Stéphane Brizé et Vincent Lindon dans un film social en prise directe avec l’actualité. Dans la Loi du Marché, il incarnait un homme seul, quasi mutique, broyé par un implacable bulldozer socio-économique. Il se retrouvait en dernier recours à accepter un poste de surveillant dans un super-marché, qui le confrontait à de douloureux dilemmes moraux : face à des clients ou des collègues, souvent en difficulté sociale, jusqu’où pourrait-il aller pour garder son travail ?

Dans ce nouveau film, il se bat encore pour sauver des emplois, mais bien plus que le sien, ceux de tous les salariés d’une entreprise industrielle que la maison mère décide de fermer pour manque de compétitivité alors qu’elle fait toujours des bénéfices significatifs. 1 100 salariés sur le carreau du jour au lendemain dans une région sans possibilité de reclassement, et autant de familles perdant une grande partie de leurs ressources. Vincent Lindon, syndicaliste CGT, part en lutte avec ses tripes pour défendre le travail, les revenus, la vie sociale de ses collègues, contre un monstre froid qui ne considère l’usine que comme une variable d’ajustement des résultats financiers. Impuissance des politiques face à la loi du marché, justice disant simplement le droit, cadres financiers et administratifs opposant brutalement chiffres et ratios à la détresse humaine, les salariés se heurtent à des murs sur lesquels rebondit leur désespoir. Leurs interlocuteurs sont sur les rails de leur propre logique qui ne croisent à aucun moment le fondement humain des revendications des futurs licenciés.

Le sentiment de n’être ni écouté ni entendu exacerbe l’affrontement. Vincent Lindon guide ses troupes, les motive, les soutient en cas de déprime, affronte les dirigeants, secoue le représentant de l’exécutif pour qu’il fasse pression sur l’entreprise et ses vrais décisionnaires.  Il vibre, il enrage, il éructe, il console, il mène le combat d’une vie. Face à l’immobilisme des dirigeants, les actions se font de plus en plus spectaculaires et conflictuelles au risque de dérapages, mis à profit pour décrédibiliser le mouvement. Face à la faillite de toutes les tentatives le front syndical se fissure, certains préférant finalement maximiser le chèque d’indemnisation plutôt que de tout perdre dans un combat qu’ils estiment voué à l’échec.

Au prix d’un dernier coup de force, Vincent Lindon obtiendra enfin le face-à-face exigé depuis des mois avec le patron de la maison mère allemande, dernier espoir vite douché par une équipe cachant difficilement son indifférence à la situation de l’usine française. L’exaspération poussée à son comble débouchera sur une violence incontrôlée, condamnant définitivement la lutte.

Comme dans tous les conflits de cette nature, la logique sociale se heurte à une forteresse qu’elle tente d’assiéger mais contre laquelle elle ne lutte pas à armes égales. Les chevaliers de l’empire, et leurs hobereaux jeunes et serviles caparaçonnés dans leur costume propret, arborent la morgue de ceux qui ont le sentiment de détenir les clés d’un univers auquel les gueux n’accéderont jamais. Les troupes au pied de leurs remparts ne sont que de la piétaille condamnée d’avance par la course mondiale à la croissance, pour le profit unique et implacablement exigeant de leurs commanditaires, les actionnaires. Comble d’une arrogance dont il ne décèle pas le fond méprisant, le général en chef, se voulant empathique, déclare son amour pour la France où il a une propriété en Camargue dans laquelle il vient séjourner le plus souvent possible !

Que peut-on opposer à cet impitoyable rouleau compresseur qui écrase inexorablement ses adversaires, les humilie, les disloque et mine la dignité de ces hommes et de ces femmes qui sentent petit à petit la terre se fendiller sous leurs pieds ? Que leur reste-t-il lorsque les dirigeants bouclent définitivement la souricière en refusant de céder le site à un repreneur réputé viable, par crainte de voir un concurrent émerger ?

La leçon du film est limpide : impossible de se défendre face à un système qui ne mesure la réussite que par les critères financiers, sans aucune considération ni responsabilité vis a vis de la communauté où l’entreprise est implantée, ni vis a vis de la main d’oeuvre qu’elle exploite. Si la Loi du marché et En guerre sont des films militants établissant un constat, on aimerait que le prochain s’empare d’une expérience où les critères de succès intègrent une composante sociale et citoyenne – en existe-t-il en dehors de la prise en main par les salariés eux-mêmes de leur destin ? – comme une lueur d’espoir montrant qu’une autre organisation serait également viable.

Reste la question vitale : jusqu’où faudra-t-il que Vincent Lindon aille pour ébranler la forteresse ?

 

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