QUI A TUÉ MON PÈRE de Edouard Louis

Un long cri, une souffrance intime.

« Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. »

Ce livre m’a fait penser à cette réplique culte du Bon, la Brute et le Truand, tout d’abord pour le simple fait qu’il divise effectivement le monde en deux : ceux chez qui tout ou partie de ce long cri rentre en résonance intimement, hors et au-delà de toute analyse intellectuelle et ceux qui vont le dénigrer, le trouvant caricaturalement mélodramatique. Et puis finalement, ce livre n’est-il pas aussi l’histoire de ceux qui ont le doigt sur la gâchette ou tout du moins qui sont du bon côté de la crosse, face à ceux qui creusent leur tombe ?

Ce texte est une souffrance, celle vécue par les parents de l’auteur, celle de l’incompréhension et de l’impuissance, une souffrance source d’une violence faite à soi-même, qui brise les rêves et les espoirs avant qu’ils aient pu s’exprimer, une violence à soi qui s’extériorise en violence aux autres – en particulier envers ce fils différent – faute de pouvoir rugir sa haine, son amertume, son désespoir à la face de ceux qui au loin, inaccessibles, alimentent la mécanique implacable qui broie la famille d’Edouard Louis et ses semblables.

Lui se sort de ce lumpen prolétariat – qui condamne chaque génération à reproduire les comportements déviants – malgré les brimades et les humiliations, ou sans doute à cause d’elles. Mais ce jeune homme, qui a tant souffert des railleries et des sévices de son géniteur, et qui devrait renier son milieu d’origine tout en s’épanouissant dans son nouvel environnement où son homosexualité et sa sensibilité sont acceptés voire appréciés, ressent au plus profond de sa chair la douleur de son père, misérable galérien dans cette longue cohorte de suppliciés, victimes d’un système économique et social qui les exploite puis les rejette. Il découvre même chez son oppresseur des goûts refoulés, une compréhension tardive, et en certaines circonstances, des réactions protectrices qui le surprennent et qui l’émeuvent.

Bien qu’ayant changé de milieu social et appartenant maintenant à une classe valorisante, il continue de ressentir la démangeaison insidieuse de l’oppression, quand bien même elle s’applique désormais à d’autres. Comme si, né du mauvais côté, on ne pouvait franchir un mur invisible et agripper la crosse …

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