CRISTINA IGLESIAS, Musée de Grenoble

Cristina Iglesias
Sans titre [Passage II]

Ne pas se priver d’un cliché : « parcourir l’oeuvre d’une artiste » est ici une expression à prendre dans sons sens le plus littéral. Le spectateur rentre dans l’univers de Cristina Iglesias en se promenant dans ses sculptures, parfois en s’y immergeant.

Cela est bien sûr particulièrement prégnant pour « Chambre végétale III », conçue spécifiquement à la mesure d’une des salles du musée de Grenoble, où le visiteur déambule dans un labyrinthe faussement végétal, sorte de mise en scène paradoxale entre l’aspect sauvage de la nature et la production factice d’un décor de résine imitant la forêt vierge. Il faut d’ailleurs regarder le documentaire qui accompagne l’exposition à l’entrée du musée, où ce mélange de mimétisme et de contradiction est poussé à l’extrême : Cristina Iglesias crée une Chambre végétale analogue à celle de l’exposition, dans un cube dont les faces sont des miroirs et qu’elle installe dans une forêt. L’illusion est telle que l’on met d’ailleurs du temps à comprendre pourquoi et comment les visiteurs apparaissent et disparaissent du champ de la caméra alors qu’ils ont l’air de se promener entre les arbres et les bambous. Ils franchissent dans un sens puis dans l’autre une sorte de frontière invisible entre le naturel et l’artificiel.

Mélange des arts

3 autres installations m’ont particulièrement touchées. D’un point de vue formel, sans doute parce qu’elles combinent deux pratiques artistiques qui, s’il fallait à tout prix, contraint et forcé, désigner une hiérarchie, seraient celles que je mettrais en tête de liste : littérature et sculpture. La première parce qu’elle paraît la plus proche, la plus accessible, y compris financièrement, qu’elle m’accompagne quotidiennement et qu’elle permet à tous de découvrir à l’infini de nouveaux univers et de partager les émotions de personnages qui nous sont parfois très éloignés. La seconde parce qu’elle m’apparaît comme la plus sensuelle, la plus tactile, celle qui capte le plus immédiatement l’attention, qui s’offre entièrement au visiteur qui généralement l’inspecte, la contourne, se réjouit d’en découvrir les moindres détails ; celle qui provoque stupéfaction et admiration, des drapés de La Pieta au culot de Jeff Koons ; celle qui autorise peut-être la plus grande liberté de création, quitte à provoquer polémiques et rejets, le public, perplexe, se demandant parfois si c’est de l’art ou non.

Cristina Iglesias utilise ici le texte comme matériau de ses œuvres. Les tissages des deux premières et les moucharabiehs de la troisième sont la juxtaposition des caractères qui composent les extraits des romans qu’elle a choisis, qui sont tous des invitations à découvrir et à se confronter à des univers étrangers.

Pavillon suspendu
Pavillon suspendu IV [Un lieu de tempête silencieuse]

Pavillon suspendu IV [Un lieu de tempête silencieuse], cage métallique qui nous enferme mais nous transporte aussi : elle illustre le roman d’Arthur C. Clarke, les Fontaines du Paradis, racontant l’histoire d’un ambitieux ingénieur voulant créer un ascenseur pouvant nous emmener dans l’espace, vers l’ionosphère, fortement soumise aux caprices des éruptions solaires, d’où le sous-titre « Un lieu de tempête silencieuse ». C’est aussi une confrontation entre notre passé et notre futur, entre la foi et la science car dans le roman, le lieu idéal choisi pour installer l’ascenseur spatial est le sommet d’une montagne sacrée lieu de pèlerinages millénaires : qui l’emportera, est-ce que ces deux visions sont irréconciliables ?

Sans titre [Passage II]. Autant Pavillon suspendu IV évoque la contrainte par sa forme et par sa matière, un tressage métallique, autant Sans titre [Passage II] évoque la douceur et la protection. 17 nattes suspendues, de raphia tressé jouant avec la lumière, couvrant le visiteur de leurs ombres, suscitant une certaine langueur orientale. En effet, le texte qui y est inséré est tiré d’un roman du 18ème siècle racontant l’histoire d’un calife abjurant sa religion pour la recherche de pouvoir surnaturels. Dans l’extrait choisi, il fait venir dans son palais un voyageur dont les marchandises ont des propriétés magiques qui le subjuguent par leur magnificence, elle-même en contradiction complète avec la laideur et la monstruosité de cet étranger à la fois repoussant, mystérieux et captivant. Opposition entre religion et fantastique ; opposition entre curiosité et effroi provoqué par l’inconnu.

Indes
Histoire naturelle et morale des Indes (Santa Fe I et II)

Histoire naturelle et morale des Indes (Santa Fe I et II). Cette installation emplit tout la surface de l’immense dernière salle du musée et nous incite à déambuler entre ces paravents qui sculpte l’espace. Le visiteur est sans cesse à l’intérieur et à l’extérieur et se faufile entre ces murs de mots ajourés. Le texte est issu d’un ouvrage d’un jésuite du 16ème siècle qui décrit le Nouveau Monde, découvert un siècle avant ; l’extrait choisi rappelle les doutes de l’époque sur l’existence même d’une terre au-delà des océans, et si tant est qu’elle existe, sur la possibilité pour l’être humain de l’habiter : « La raison qu’ils donnaient pour soutenir que cette Zone torride était inhabitable, était à cause de l’ardeur du Soleil, lequel fait son cours droitement par-dessus cette région. » Ultime confrontation avec l’inconnu et les sentiments paradoxaux de curiosité et de doute qu’il inspire.

Encore plus que les deux précédentes, cette dernière installation est également stupéfiante par sa fabrication même : Cristina Iglesias a fait appel à une briqueterie pour produire ces milliers de pièces uniques en grès, contenant chacune quelques caractères, qu’elle a ensuite assemblées dans un gigantesque puzzle, pour reproduire le texte, qui devient par construction à la fois le contenant et le contenu, le support et le sens. Sans doute une réflexion sur la pratique de son art où la façon dont elle crée l’oeuvre est aussi sa signification.

Défi ultime de l’artiste aux visiteurs : découvrir et reconstituer les textes de chacune des créations ; où commencent-ils, où finissent-ils ? Les œuvres garderont sans doute une part de leur mystère !

Musée de Grenoble jusqu’au 31 juillet 2016

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