YOKO ONO, MAC de Lyon

WishTreeVoeu exaucé

Tout d’abord une note personnelle. Il y a bientôt 6 ans nous étions à New York et venions d’être happés dans un tourbillon en apprenant que Lorris était admis à la School of American Ballet. En visitant le MOMA, nous avions vu à l’entrée les fameux « WishTree » de Yoko Ono, où nous avions alors attaché une étiquette souhaitant bien sûr que Lorris devienne un jour danseur professionnel. Le passé est soudain remonté comme une lame de fond qui vous submerge d’émotion en approchant du Musée d’Art Contemporain de Lyon : deux arbres à souhaits à l’extérieur et un dans le hall d’entrée, alors que Lorris vient de signer il y a seulement quelques semaines son premier contrat ! Ce qui est encore plus étonnant c’est que j’avais prévu initialement d’aller visiter cette exposition en Mars, date à laquelle Lorris courrait encore après son premier engagement. Il fallait sans doute attendre que le vœu se réalise pour la découvrir et l’apprécier complètement.

Une rétrospective vivante

sensL’exposition s’appelle Lumière de l’aube et est présentée comme la première Rétrospective en France du travail de Yoko Ono. Ce qui en soi est surprenant. Ou peut être n’a-t-elle jamais été considérée comme une créatrice suffisamment importante pour mériter un tel événement ? En même temps les rétrospectives sont souvent synonymes d’artistes décédés ou au mieux, qui ne créent plus à cause de leur grand âge. Là, même si les œuvres s’étalent sur près de 60 ans, nous sommes en présence d’une artiste bien vivante, les dernières installations présentées datant du début de l’année. Et qui n’a rien perdu de sa manière de nous prendre à contre-pied et de questionner ce qu’est l’art. En effet comme un écho qui traverse sa vie d’artiste, les œuvres les plus anciennes sont les « Instructions for Paintings » où, plutôt que de peindre, elle écrit dans un cadre ce que serait le tableau et les œuvres les plus récentes, « Word Paintings », sont des mots peints, où le mot et son sens sont le tableau, comme dans une simplification ultime du concept initial.

Yoko sans John

Pour revenir sur le manque de considération dont elle a pu faire l’objet, Yoko Ono a traîné auprès du grand public, dont je suis, la réputation d’une artiste qui avait surtout su mettre à profit sa relation avec John Lennon.  Cela n’a certes pas nuit à sa visibilité, mais l’a finalement desservi, son talent passant au second plan derrière la célébrité des Beatles. Les raisons ne sont sans doute pas les mêmes, mais cette très longue attente avant de lui rendre hommage, m’a fait penser à la rétrospective consacrée à Georgia O’Keeffe au Musée de Grenoble, qui était également la première en France. Elle aussi était la compagne d’un artiste plus célèbre qu’elle à son époque, et il fallut des années avant que son travail soit reconnu à sa juste valeur. Dans des contextes différents elles ont souffert toutes les deux d’un manque de considération parfaitement misogyne.

Donc réhabilitons la ! A 33 ans quand elle rencontre John à Londres, elle est déjà reconnue comme une artiste majeure de la scène new-yorkaise et d’une nouvelle forme d’expression beaucoup plus conceptuelle et expérimentale. Elle fut un membre important du courant d’avant-garde Fluxus, qui brise les frontières entre les différentes pratiques artistiques, et son loft accueillait de nombreuses performances auxquelles ont pu assister John Cage ou Marcel Duchamp. Cela fait maintenant trente-six ans que son mari a été assassiné, et elle n’a cessé de créer et de défricher.

Three MudsLa lutte contre la violence

C’est un thème qui traverse son oeuvre. A l’extérieur du musée on est cueilli avant même d’entrer, par un wagon transpercé de centaines d’impacts de balles : initialement inspiré d’un drame au Mexique, il symbolise la mort des migrants et des déportés. Cette installation conçue pour la première fois il y a trente ans trouve un redoutable écho aujourd’hui où des milliers de désespérés se noient en Méditerranée. Yoko Ono s’est aussi battue toute sa vie contre la violence faite aux femmes. Une salle y est consacrée où les murs sont recouverts de témoignages poignants, juste surmontés d’un regard, pendant qu’une vidéo égraine des lamentations. Au centre un tas de vêtements, symbole des souffrances subies.

Une autre oeuvre est glaçante : Family Album. Des objets du quotidien exposés et tâchés de sang, symbolisant la violence domestique, ou la violence que chacun peut rencontrer au coin de la rue, au mauvais endroit au mauvais moment. Elle considère qu’il faut la combattre quelque soit sa nature et la manière dont elle se manifeste, et qu’elle procède en quelque sorte du même mal fondamental. Une oeuvre est d’ailleurs symbolique de cette transversalité : « Three Mounds » était conçue à l’origine comme un appel à la paix avec de la terre venant de trois villes israéliennes ; Yoko Ono a décidé dix ans plus tard d’en faire le symbole de trois types de violence faite aux femmes.

ExItRêve et espoir

Par opposition à cette réalité insupportable, elle nous propose de nous élever, « Skyladders », pour rêver, et espérer que les combats cessent, témoin « Helmets », casques de la Seconde guerre mondiale, pendant du plafond, retournés et contenant des pièces du puzzle représentant le ciel. Même ce spectaculaire alignement de cercueils en bois clair, « Ex It », inspire plutôt l’espérance et la renaissance, grâce à ces arbres qui en émergent, comme d’une terre nourricière, et symbolisent la vie qui reprend le dessus, quoi qu’il arrive.

FlaconsL’être humain n’est fait que de chair, de sang, … et en grande partie d’eau. Et de ce point de vue nous sommes tous identiques. Yoko Ono nous le rappelle, malicieusement, en matérialisant une chanson de 1972, « We Are All Water », écrite avec John Lennon, en alignant plusieurs dizaines de flacons remplis aux deux tiers et sur lesquels figurent simplement le nom de la personnalité que chacun représente. Cléopâtre côtoie Miles Davis, Sid Vicous côtoie Adolf Hitler, Albert Einstein côtoie Fidel Castro, … Une grande leçon d’humilité !

Transparence

Les artistes ont ce talent de pressentir les tendances. Parfois ils en sont aussi les initiateurs. Telle est la lecture que l’on peut faire, 45 ans plus tard, de « Amaze », labyrinthe de verre à taille humaine, cachant partiellement un lieu, les toilettes, que l’on souhaiterait à l’abri des regards. En 1969 Yoko Ono et John Lennon créent la confusion du privé et du public, en recevant les journalistes dans le lit de leur chambre d’hôtel pour lancer un appel à la paix, surfant sur la médiatisation de leur mariage et de leur lune de miel. Un engrenage était né. Ce qui était un acte exceptionnel à l’époque est devenu, à l’heure des réseaux sociaux et de la télé-réalité, le quotidien de beaucoup, célèbres ou non, certains tirant leur célébrité uniquement de cette mise en scène de leur intimité. En créant « Amaze » en 1971, Yoko Ono signait une métaphore visionnaire de notre société de transparence absolue et parfois dérangeante.

Vous l’aurez compris, j’ai pris un grand plaisir à la découverte approfondie de cette femme et de son oeuvre, dont la plupart des créations, même conçues il y a plusieurs dizaines d’années, résonnent dans notre actualité. Et l’exposition recèle bien d’autres créations et surprises.

Lumière de l’aube, MAC de Lyon jusqu’au 10 Juillet 2016

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