EMPIRES, Huang Yong Ping, Grand Palais, Paris

monumentaMonumenta : l’artiste face au vide.

J’ai visité cette exposition son avant-dernier jour mi-juin et ai laissé infusé les impressions immédiates. Histoire de se rendre compte si le choc visuel et émotionnel que l’on ressent lors de la visite, est fugace, essentiellement dû à l’aspect monumental de la création ou s’il perdure, car au-delà des apparences, le sens s’impose, et que le caractère démesuré de l’oeuvre n’est que le vecteur qu’utilise l’artiste pour véhiculer un message plus profond et durable.

Monumenta, puisque c’est le nom de cette série d’expositions qui offre, depuis 2007, la totalité de l’espace nu du Grand Palais à des artistes contemporains, est certainement un défi que peu d’entre eux peuvent tenter de relever. D’ailleurs la liste des créateurs qui ont osé se confronter à ce volume qu’ils doivent habiter et non juste remplir, indique qu’il faut déjà avoir pratiqué le gigantisme et avoir gagné ses galons d’artiste majeur de la scène contemporaine pour y être invité.

Huang Yong Ping est un artiste chinois naturalisé français : à l’époque de Tian’Anmen, il expose à Paris et obtient le statut de réfugié politique, nombre de ses œuvres étant interdites en Chine ainsi qu’un mouvement avant-gardiste qu’il lancera à la fin des années 80. Il vit depuis bientôt 30 ans en France et représenta même son pays d’adoption en 1999 à la Biennale de Venise.

Monumenta-2Empires est une mise en scène de la mondialisation, symbolisée par les containers dont l’émergence et la normalisation il y a une cinquantaine d’années ont révolutionné le commerce mondial, et de la soif de pouvoir, symbolisé par le chapeau de Napoléon, réplique de 3 tonnes en résine, métal et goudron, de celui que portait l’empereur à la bataille d’Eylau, particulièrement tragique car 25000 soldats y ont péri sans que la victoire ne soit décisive. Napoléon aurait même dit « Cette boucherie passerait l’envie à tous les princes de la terre de faire la guerre ».

Au milieu des paysages de conteneurs empilés, le serpent, symbole souvent maléfique commun à toutes les civilisations, circule comme pour protéger « l’Empire » et attaquer, gueule ouverte quiconque voudrait s’y attaquer.

Monumenta-1Comme pour habituer le visiteur à la démesure, et garder le suspense de la découverte de l’oeuvre, on est accueilli par un mur de conteneurs, sorte de sas permettant de rentrer progressivement dans l’univers de Huang Yong Ping. A peine distingue-t-on en levant les yeux vers la grande verrière quelques articulations du monstre qui rode.

Aussitôt cet obstacle franchit, on reste interdit face à l’immensité de l’installation, au milieu de laquelle s’impose une de ces fameuses grues-portiques qui déplacent les conteneurs dans les ports de marchandise.

Monumenta-7Oppositions multiples. L’exposition est un paradoxal et fascinant mélange de force et de douceur, de brutalité et de fluidité. La masse et les arêtes anguleuses des containers sont à l’opposé de l’ondulation du serpent qui les parcourt et de l’apparence polie de son squelette, qui donne envie de le caresser lorsqu’il est à portée de main. Performance exceptionnelle des fondeurs qui ont réussi le tour de force de rendre aérien cette créature de 254 mètres de long et de 133 tonnes en fonte d’aluminium !

C’est également une opposition entre puissance et fragilité, comme le symbolise le chapeau de Napoléon qui bien sûr en impose par sa taille et sa position centrale mais qui en même temps est posé sur ses deux extrémités comme en équilibre instable sur deux piles de conteneurs écartées et sous la menace de la grue dont on imagine qu’à tout instant elle pourrait le crocheter. Les empires dominent mais tous à un moment s’écroulent.

De manière étonnante on se surprend à flâner entre les containers, à s’amuser avec ce serpent qui parfois disparaît et vous attend quelques containers plus loin, à rentrer sous la protection de son squelette, jusqu’au moment où l’on découvre sa gueule ouverte et ses mâchoires aux dents acérées … sur lesquelles souvent un visiteur vient innocemment s’asseoir, sans respect excessif pour cette effigie de la domination et de la manipulation.

Monumenta-5Il est très difficile de s’extraire de cette exposition, tant on a envie de continuer à embrasser son ampleur et à s’imprégner de son sens, de toutes ses subtilités et contradictions. Et il en est une qu’il est impossible d’éluder : CMA CGM, symbole absolu de la mondialisation en tant que premier transporteur de containers est également le principal mécène de cette installation qui la critique.

Un mois après, que reste-t-il ?

Tout d’abord l’impression persistante d’avoir vu une exposition exceptionnelle, par son envergure physique et intellectuelle, et par sa force allégorique.

Ensuite, l’immense plaisir d’avoir découvert un nouvel artiste qui empoigne l’actualité, qui la soumet à son regard critique, en la confrontant à l’histoire et en mettant en jeu des symboles universels qui ont traversé le temps et les civilisations. Il nous entraîne dans un tourbillon de sensations fortes et contradictoires, et dans une perspective vertigineuse : quelque soient les époques, la soif de domination et de puissance a donné naissance à des empires qui tous ont dû céder devant l’émergence de nouveaux pouvoirs.

Enfin, un artiste qui expose souvent en France et qui donne très envie de guetter sa prochaine apparition !

 

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