BOUFFER

–   Mais arrête avec ce mot !

–   Quel mot ?

–   Bouffer, tu viens de le redire « J’ai bouffé avec mon fils … ». C’est laid. Tu ne peux pas dire « J’ai déjeuné » ou même « J’ai mangé ». Mais franchement, Bouffer c’est vulgaire.
Je vous vois bien tous les deux. Penchés sur votre assiette, les bras écartés, les lèvres qui touchent votre fourchette. En la ramenant frénétiquement, pour vous remplir le gosier le plus rapidement possible. Sans vous préoccuper de ce que vous mangez.

–   Sympa ! Je vois que tu as une image flatteuse de mes repas en famille !

–   Allez ne te vexe pas. Mais je n’aime pas ce mot, dit-elle en esquissant un petit rire.
Et tu as déjà vu ces types légèrement courbés pour éviter de tâcher leur tee-shirt, qui couvre difficilement leur bedaine. En train d’avaler un sandwich emballé dans du papier. Et à chaque fois qu’ils resserrent les mâchoires dessus, il y a de la sauce qui coule ou des miettes qui s’échappent.
Avoue, ce n’est quand même pas très classe !

–   C’est sûr ce n’est pas glorieux.

–   Et puis ce mot Bouffer, ça me stresse. Ça fait précipitation. Pas le temps de s’asseoir. Absorber utile et rapide. En marchant, en prenant le métro, le bus ou le tram. Quand tu es pris à la gorge par le prochain rendez-vous. Ou qu’ils se décalent tous, que tu ne maîtrises plus rien et que ça te condamne l’heure du repas.

–   Ça sent le vécu ! C’est vrai, le nombre de fois où j’ai été pris de panique et que j’ai attrapé le premier sandwich venu. Et puis je repense à ton type qui dégouline à chaque fois qu’il croque dedans. Ça c’est la hantise : une bonne vieille tâche de sauce sur le pantalon juste avant un rendez-vous crucial !

Il allait s’arrêter, quand il se revit sans doute au milieu des voyageurs tendus dans le métro.

–   Et tu as vu la tête qu’ils font ? Tu te risquerais à piquer le casse-croûte de quelqu’un qui « bouffe » ? Non, c’est l’avidité personnifiée ! Trop dangereux d’affronter un tel désir de consommation et de possession !

Elle rebondit aussitôt, replongée dans les images de son ancienne vie parisienne.

–   Et souvent tu as l’impression qu’ils jettent un œil à gauche et à droite prêts à griffer pour défendre leur bien.

Ils hochaient la tête, les yeux écarquillés, approuvant leurs souvenirs respectifs. Mais visiblement elle n’en avait pas fini avec son œuvre de destruction massive, et voulait définitivement régler son sort à ce mot détesté.

–   En plus rien que de le prononcer c’est moche. Je te regardais quand tu as dit : « bouffe ». Le mot t’a rempli la bouche. Regarde, quand tu dis manger, déjeuner, dîner : tu les prononces juste avec les lèvres dans un mouvement serré et discret. Alors que « Bouffer », tu gonfle les joues et tu l’expires comme … comme une flatulence – désolé, termina-t-elle en se sentant secouée par un début de jubilation.

–   Comme un avant-goût des conséquences digestives de ce que tu auras enfourné trop vite ?

Cette dernière comparaison les fit éclater de rire et leur mis les larmes aux yeux. Sans doute l’accumulation d’images peu avantageuses de leurs congénères, couronnées par cette dernière remarque qui, en un raccourci foudroyant, rangeait définitivement le mot « Bouffer » dans la catégorie « Répugnant, à n’utiliser sous aucun prétexte » !

Elle s’essuyait encore les yeux quand il enchaîna avec un brin d’ironie dans la voix.

–   Ah c’est sûr que tes grands amis cultivés qui ont du temps et le sens du partage, eux ils ne « bouffent » pas. Ils mitonnent des petits plats ; ils ont leur réseau de producteurs artisanaux de Sicile, de Noirmoutier ou des Alpilles ; ils accompagnent leurs recettes des derniers condiments et des dernières herbes à la mode. Et l’été quand ils descendent dans le Lubéron, ils font des grandes tables avec leurs amis pour déguster leurs créations sur une terrasse, balayée d’une légère bise estivale, au son des cigales.

Il venait de réciter dans un souffle la dernière plaquette commerciale vantant les mérites de ce coin du Sud de la France, chérie de la gauche-caviar.

–   Tu ne serais pas un peu caricatural, là, avec ta grande tirade contre les snobs parisiens ?

–   Ah bien justement je me disais qu’à Télérama on ne devait pas « Bouffer ». Ou à France Inter. Je ne te raconte pas à France Culture – ils ne doivent même pas manger, juste de la nourriture spirituelle !

–   Tu me fais rire, tu es le premier à me raconter la dernière émission de Finkelkraut qui parle d’Hanna Arendt sur France Culture et en plus tu l’écoutes en marchant en montagne ! Bonjour le bobo !

Il prit une grande inspiration et se leva en reculant sa chaise.

–   Ah mais chère madame, on ne bouffe pas chez ces gens-là. On savoure, on déguste, on se régale, on se délecte, on goûte, on apprécie, on se pourlèche ; dans des moments d’exaltation, on raffole de, on adore ; comble de l’audace et de la transgression, lorsque le rosé de Provence de Sacha Lichine commence à faire effet et que l’on se sent tout émoustillé, on kiffe !

Il avait déclamé sa dernière réplique à la Cyrano et avait terminé en mimant d’un grand geste théâtral le fait d’enlever son chapeau en saluant l’assistance.

–   Allez rassied toi, tu es ridicule. Tout le monde nous regarde …

Mais ils repartirent d’un grand fou rire lorsqu’il fit semblant de ramener sa large cape sur son épaule dans un mouvement de fierté indignée.

–   Bon, je suis d’accord avec toi, « Bouffer » ce n’est pas très élégant. J’essaierai d’éviter. Mais tu peux aussi le voir autrement.
Tiens quand tu dis « Bouffer du regard », c’est le désir. Tu sens le type qui absorbe la fille avec ses yeux, qui ne voit plus qu’elle, qui veut lui communiquer son envie, sa flamme. Qui veut l’emmener dans sa bulle, dans son univers. Qui fait abstraction de tout ce qui existe autour d’eux. Seuls au monde, prêts à toutes les folies, sans se soucier des autres.

Il marqua une très légère pause, une idée venant de lui traverser l’esprit.

–   Je t’ai déjà fait mon fameux œil « Je te bouffe du regard » ? dit-il en posant ses coudes sur la table, sa tête appuyée sur ses deux paumes, en la fixant intensément droit dans les yeux.

–   Ouh là, on y croirait presque. Tu en as conquis beaucoup comme ça ?

–   Oh, ça va ! On ne peut vraiment pas être sérieux cinq minutes avec toi. Je te fais le regard du type qui est chaud comme la braise et qui va enflammer ta libido en sommeil, et tu rigoles !

–   Oui mais ça, tu sais bien, ça ne se commande pas, c’est une histoire de phéromones. Pas besoin d’avoir en face de soi « Monsieur-je-suis-l’incendie-qui-couve-et-qui-va-t’embraser ». Tu accroches ou tu n’accroches pas, tu le sens tout de suite.

–   Ah c’est encourageant ! Bon passons.
« Bouffer », c’est aussi la passion dévorante. « Je suis tombé raide dingue d’une nana, ça me bouffe ». Le type il est obnubilé par ça, il ne pense qu’à elle, il a envie de l’appeler toutes les cinq minutes, il ne mange plus, il ne dort plus. Bien sûr comme il lui reste un minimum d’éducation et de décence, il se retient. Il fantasme leurs rencontres, il lui écrit des poèmes.
Attention ! On est quand même dans la catégorie « Le Monde, Les Inrockuptibles » où la passion est synonyme de littérature !

–   Ah, je le sens bien ton héros proustien ! Quand il ne la voit pas il se complaît à souffrir le martyre, et quand ils sont ensemble il a tellement besoin de quelqu’un et tellement peur qu’on lui pique, qu’il est jaloux comme un pou et qu’il n’en profite même pas. Le genre finalement à se sentir mieux à en baver tout seul dans son coin !

–   Ecoute, on est quand même passé du type bedonnant qui dégouline à « Du côté de chez Swann». On a franchi quelques paliers !

–   Je reconnais que vu comme ça le mot remonte un peu dans mon estime.

–   Et puis étymologiquement c’est la même famille que « Souffler ». Les joues se gonflent quand tu souffles. Et on disait « Elles bouffent ». Tiens pense à Louis Armstrong.

–   Après la littérature, la musique, on va bientôt avoir toutes les muses !

Il avait poursuivi sur sa lancée.

–   D’ailleurs c’est sans doute pour ça qu’on l’a associé à la nourriture : lorsque tu dis que quelqu’un bouffe, tu imagines qu’il engouffre plus vite qu’il ne déglutit et ses joues stockent et se dilatent.

Elle ne put se retenir de rigoler à nouveau, en le regardant mimer l’écureuil heureux qui s’est rempli les bajoues de noisettes.

Lui venait de trouver une nouvelle pelote à dérouler.

–   Et « Souffler », ça ouvre des perspectives ! Le souffle vital, qui prend sa source au bas du ventre et que tu expires … en gonflant les joues. Son souffle moite sur ta nuque qui te fait frissonner et en même temps provoque une … bouffée de chaleur.

La discussion, qui d’ailleurs au départ n’en était pas une, prenait un tour étonnant. Ils étaient partis d’une simple réflexion sur un mot qui la dégoûtait et ils se retrouvaient à lui découvrir des sens plus enviables où se mêlaient références culturelles, ardeur et convoitise ! Ça commençait même à friser le registre érotique !

Elle s’était perdue quelques secondes dans ses pensées, et quand elle revint dans la conversation, elle perçut dans son regard un éclair de malice et d’amusement.

–   A quoi tu penses ?

–   Non, non, laisse tomber.

–   Mais si dis-moi, tu as encore déniché une expression qui va faire passer « Bouffer » pour la quintessence de la sensualité ? Monsieur ne recule devant aucun défi !

–   Non je t’assure, il vaut mieux que l’on passe à autre chose. Ça casserait l’ambiance, répondit-il la pupille fiévreuse et hésitante.

Instantanément, un voile de mélancolie humide lui couvrit les yeux, et elle le fixa légèrement par en-dessous. Ses épaules remontèrent d’un mouvement imperceptible, mais qui changeait sa posture. Son visage, où circulaient d’une seconde à l’autre, sans un mouvement de sourcil, aussi bien la détermination, la curiosité, la tendresse, le mépris ou le bonheur de l’instant présent, semblait insensiblement s’arrondir, formant, sous ses longs cheveux châtains, cette fameuse petite bouille implorante, qui lors de leurs premières rencontres, le laissait démuni et abolissait toute volonté de résistance.

–   Non, non, non, tu ne vas pas me faire ta tête de petit chaton éploré. Ça ne marche pas cette fois.

Aussi vite qu’il était apparu, le petit animal sembla refluer, comme ces vaguelettes qui viennent vous lécher les orteils et qui l’instant d’après laissent le sable aussi sec qu’il était juste avant.

Ses yeux pétillaient à nouveau, encore teinté d’une légère bouderie. Elle tendit le bras et lui pinça le biceps entre le pouce et l’index, en tournant sa prise, et en le fixant, les lèvres fermées, le sourire féroce, le regard perçant.

–   Mais tu es une vraie brute !

–   Et encore, j’avais bien envie de te mordre pour te faire avouer !
Bon il est déjà cinq heures, il faut que je rentre, dit-elle en se levant, et dans son élan, elle lui claqua une bise sur la joue. Je ne suis pas totalement convaincue, mais tu as été un bon avocat. Tu as du temps la semaine prochaine ? Quand est-ce que l’on se revoit ?

–   On bouffe ensemble quand tu veux, répondit-il avec un large sourire taquin et communicatif qui les emporta tous les deux dans un dernier fou rire avant de se séparer.

 

 

 

 

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2 réflexions au sujet de « BOUFFER »

  1. J aime beaucoup ce que vous écrivez mon cher Bertrand Tu prends des vacances ? Pour ma part ce sont mes dernières. .mais aucune tristesse je vais être libre , les collègues ne me reverrons pas à la rentrée youpi !grosses bises alain dit pepette 

    Envoyé de mon Galaxy A3 Orange

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  2. Bon soir 🙂
    … en effet, il y a des mots comme « bouffer » … « meuf » … qui parfois apportent une touche de vulgarité … mais peut-être n’est-ce que le populaire (non péjoratif), avec ses images percutantes, immédiates, parlantes, qui s’invite de plus en plus dans nos discussions pour apporter un rythme, une musicalité, un choc, plus contemporain dans la banalité de nos échanges
    J’ai beaucoup aimé vous lire, merci

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