PEGGY GUGGENHEIM, LA COLLECTIONEUSE de Lisa Immordino Vreeland

Un jour nous irons à Venise

Une larme qui coule sur la joue. Une oeuvre peut-elle vous émouvoir à ce point ? Où est-ce la vie de cette femme exceptionnelle qui est si troublante ?

Guggenheim, un nom qui résonne aux oreilles des amateurs d’art et dont les musées sont sublimés par des architectes de renom. Mais Peggy, qui la connaît ? Nièce de Solomon Guggenheim, celui qui fortune faite, s’est transformé en collectionneur et mécène, elle a mené sa vie en rupture avec sa richissime famille, ne s’intéressant qu’aux jeunes artistes de son époque, et contribuant à faire émerger certains des talents exceptionnels du XXème siècle.

Autodidacte, longtemps méprisée par la bonne société, décriée pour ses choix artistiques, elle a tracé sa route sans souci de sa réputation, guidée par son goût des oeuvres, son attirance pour les créateurs et sa passion amoureuse pour certain d’entre eux.

Plutôt que « Collectionneuse » qui, en parallèle de son activité d’acquisition de peintures et de sculptures, sous-tend l’idée, peu flatteuse dans notre société, d’une femme enchaînant les conquêtes – elle dit d’ailleurs en s’en amusant dans une interview qu’un homme au comportement similaire ne serait pas traité de la même manière – Peggy est avant tout une femme libre : libre de ses choix de vie, libre de ses choix artistiques, libre de vivre ses envies sentimentales et sexuelles. Jamais elle ne renonce : ni la guerre, ni les aléas financiers, ni le manque de reconnaissance n’entament sa détermination à acheter, commander ou suggérer des oeuvres, à les montrer, à les protéger, à les sauver, créant de fait une des collections les plus prestigieuses d’art moderne, qui traversera plusieurs fois l’Atlantique pour s’établir définitivement à Venise.

Le documentaire est bâti sur un travail impressionnant de compilation et de sélection d’archives, et sur une interview, miraculeusement retrouvée, de Peggy Guggenheim, qu’elle a donnée vers la fin de sa vie, et qui lui permet de répondre avec recul, liberté et malice. Mais bien sûr ce qui fait la chair du film et son mérite est cette foule insensée d’artistes qui défilent sous nos yeux éberlués et qu’elle côtoyait à Paris, Londres ou New York où elle a successivement vécu et ouvert des galleries. Elle fut l’amie de Duchamp, qui la conseillait ; la femme de Max Ernst, qui y voyait bien son intérêt ; la découvreuse de Jackson Pollock, qu’elle a mis au vert et soutenu financièrement pour qu’il n’est qu’une préoccupation : peindre ; elle acheta et exposa l’une des toutes premières sculptures emblématiques de Brancusi ; on la voit dans les années vingt en photo au milieu des surréalistes, dans les années quarante entourée de Mondrian, Duchamp, Léger ; elle aida Robert Motherwell à démarrer en lui commandant des collages ; elle vécu une passion intense avec Samuel Beckett. Et elle en croisa et exposa tant d’autres !

Mais que vaudrait une telle accumulation sans émotion ? L’émotion que l’on ressent, même à travers l’écran, devant « Mural » de Jackson Pollock, sorte de fresque-monde qui vibre. On imagine à peine le choc de se retrouver face à ce tableau monumental … dont Peggy Guggenheim, qui l’avait acheté quelques centaines de dollars, a fait don à l’Université d’Iowa ! L’émotion que l’on éprouve à voir apparaître, sans pouvoir reprendre son souffle, des chefs-d’oeuvre à une époque où l’artiste était peu connu et son travail ne valait guère plus que le support sur lequel il était réalisé.

Que vaudrait une telle accumulation sans envie ? L’envie d’être Peggy Guggenheim et de vivre au milieu de ce tourbillon créatif. L’envie qui suinte à travers sa vie tumultueuse. L’envie de se précipiter à Venise pour se recueillir sur ses cendres et admirer sa collection.

Que vaudrait une telle accumulation sans la passion ? La passion qu’elle a pour ses tableaux : « Ils sont devenus ce qui compte le plus pour moi. Je ne pourrais pas vivre sans eux ». Sa passion pour la découverte de nouveaux talents. Sa passion addictive pour l’art, tout simplement, le titre original du documentaire étant d’ailleurs « Peggy Guggenheim : Art Addict » qui rend bien mieux hommage à sa vie que le titre français.

Et en filigrane, toujours cette alchimie mystérieuse qui fait qu’un artiste jettera sur la toile, dans un geste solitaire et sans doute parfois égoïste, fruit d’une nécessité impérieuse et souvent inexplicable, des formes et des couleurs, qui résonneront en nous, qui communiqueront sans filtre ni intermédiaire la beauté, l’angoisse, la sérénité, le doute, qui synthétiseront d’un trait de génie une situation historique ou politique et qui déclencheront les mêmes émotions au-delà des frontières.

A la toute fin du 19ème siècle le conseil municipal de Venise organisa une première exposition d’art, qui depuis est devenue la Biennale, haut-lieu de l’art contemporain sous toutes ses formes. En 1948 Peggy Guggenheim acheta le Palazzo Venier pour y vivre et exposer sa collection ; il deviendra en 1980, après son décès, le Musée Peggy Guggenheim. En 2006, François Pinault a ouvert sa fondation dans le Palazzo Grassi, pour y héberger sa collection privée et organiser régulièrement des expositions d’art contemporain.

Venise, ville de passion, qui donne envie de partager ses émotions. Un jour nous irons à Venise.

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